Père Chollet le 9 septembre 2018

St Pierre. Samedi 8 et dimanche 9 septembre. Messes de 18 h. 30 et 11 h.

 

            Après sa controverse avec les Pharisiens qui nous invitait, dimanche dernier, à un sérieux examen de conscience, Jésus, peut-être un peu lassé par ces joutes oratoires dont l’issue est incertaine, quitte ses terrains d’action familiers et se rend en terre païenne. Tout d’abord, il gagne la région de Tyr, c’est-à-dire le sud du Liban actuel, où aura lieu la guérison de la fille de   la femme syrophénicienne, (récit omis dans la liturgie dominicale), puis dans la Décapole, la région des dix villes gréco-romaines qui s’étend depuis le sud et l’est du lac de Tibériade jusqu’au nord de la Jordanie d’aujourd’hui.

            Ce territoire était habité par une population mélangée de Juifs d’origine, de païens installés depuis longtemps ou des Romains faisant partie des troupes d’occupation ou plus ou moins en lien avec elles. Ce qui est remarquable, c’est que même dans ces territoires plus ou moins excentrés, la réputation de Jésus le précède : On le supplie de « poser la main » sur le sourd. Sans doute les foules ont-elles entendu parler des dons de guérison de Jésus, et elles lui font confiance ; évidemment, il y a sûrement un peu d’ambiguïté dans cette demande, mais c’est une étape dans la reconnaissance de la personne profonde de Jésus : ce signe de guérison jalonne le chemin qui permettra de reconnaître en lui ultérieurement le sauveur du monde. Et cette situation n’est pas sans évoquer celle d’aujourd’hui où beaucoup de nos contemporains ont plus ou moins entendu parler de Jésus, mais seraient bien en peine de définir sa mission avec précision. Nous sentons bien que notre responsabilité de chrétien, de disciple missionnaire, est engagée pour permettre cette reconnaissance et aboutir à une véritable confession de foi.

            Le chemin de cette confession de foi est préparé par l’annonce prophétique d’Isaïe. Le venue en puissance de Dieu devait être marquée à la fois par des prodiges naturels (le désert ne sera plus aride) et par des miracles touchant les personnes en leur apportant la guérison de leurs maladies et de leurs infirmités : « alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds. » De plus, dans la conception juive de l’époque, la maladie n’est que l’aspect extérieur d’un mal plus profond, le péché qui a vicié toute la création. En pardonnant les péchés, Jésus montre qu’il a barre sur la maladie. Inversement, en guérissant la maladie il montre sa capacité à remettre les péchés.

            Mais Jésus ne guérit pas le sourd-bègue n’importe comment. Il ne se donne pas en spectacle, il emmène le malade « à l’écart, loin de la foule. » C’est dans cet isolement qu’il accomplit les deux gestes thérapeutiques qui ne correspondent plus à notre sensibilité, mais qui sont significatifs dans la mentalité du temps. Aux gestes de contact, Jésus ajoute le fait de « lever les yeux au ciel », pour bien montrer l’origine de sa capacité de guérir, et Marc prend soin de citer le mot araméen employé par Jésus « ephphata », « ouvre-toi ». La rumeur du monde et la proclamation de la parole vont pouvoir passer par ce chemin nouvellement ouvert. Le païen guéri devient à sa manière prophète du Royaume.

            Ai-je besoin de vous rappeler que ce récit de guérison a été transposé dans notre liturgie baptismale ? Après les intentions de prière universelle et la prière de délivrance, le prêtre s’avance vers l’enfant (ou l’adulte) et, lui ayant imposé la main, signe de l’action de l’Esprit-Saint, touche ses oreilles et sa bouche, en utilisant le même mot araméen, pour signifier que le futur baptisé devra se mettre à l’écoute de la Parole et la proclamer quand il en aura la capacité. Posons-nous la question : sommes-nous prêts encore aujourd’hui à nous laisser ouvrir la bouche par l’Esprit de Dieu pour proclamer ses louanges et annoncer son nom ?

            Le sourd-muet guéri lui aussi va pouvoir devenir un messager de la Bonne Nouvelle. Certes, Marc se contente de signaler que « Ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia et il parlait correctement », sans préciser le contenu de son expression, mais ceux qui entourent le malade guéri s’en donnent à cœur joie : loin d’obtempérer à l’ordre de Jésus qui leur demande de n’en rien dire à personne –c’est le fameux « secret messianique selon St Marc », qui veut que l’on attende la résurrection pour proclamer la véritable identité de Jésus et le contenu de l’Évangile -, ceux-ci (désignés d’une manière très vague dans le texte) n’hésitent pas à manifester leur joie et leur prise de conscience : »Extrêmement frappés, ils disaient : »Il a bien fait toutes choses, il fait entendre les sourds et parler les muets. » A l’évidence, ils ont compris qu’un monde nouveau est en train de naître et que si nous accueillons ce monde nouveau, plus rien ne sera jamais comme auparavant.

La guérison du sourd-bègue éveille dans ceux qui entourent le malade guéri, qui sont certainement des païens, ou en tout cas des personnes vivant en dehors d’une stricte orthodoxie juive, une véritable espérance messianique. Quels seront donc les signes ou les gestes que nous pouvons accomplir qui éveilleront chez nos contemporains cette attention à la présence mystérieuse du Christ au milieu de nous tous ? En ces semaines de rentrée et de redémarrage de nos activités, nous ne pouvons pas ne pas nous poser la question.

            La lettre de St Jacques peut nous aider à trouver des attitudes concrètes. Bien sûr, nous pouvons estimer que la présentation de l’auteur est un peu simpliste, voir caricaturale, mais sommes-nous si sûrs qu’elle ne reflète pas le fond de notre cœur : le riche attire, le pauvre est laissé pour compte... Il est facile de se laisser attirer parles belles apparences de la richesse, et même la toute première communauté chrétienne n’a pas échappé à ce travers mondain : rappelons-nous les abus auxquels donnait lieu le repas du Seigneur à Corinthe, et qui ont entrainé de vives remontrances de la part de Paul. Il s’agit de ne pas se laisser séduire par les critères du monde qui amènent à faire des différences entre les personnes, mais de mettre en œuvre une véritable fraternité. Et Dieu sait si cela n’est pas facile, mais nécessite, là encore une véritable conversion. C’est bien à une véritable réforme du regard et du cœur, une véritable conversion évangélique que nous sommes appelés, plus d’ailleurs qu’à une hypothétique révolution sociale. Ce qui nous est proposé par l’auteur de la lettre, avec les cas concrets qu’il décrit, (rappelez-vous, dimanche dernier, l’insistance de Jacques portait sur l’attention à accorder aux laissés pour compte de la société d’alors, les veuves et les orphelins) c’est une vie comportant ouverture et don de soi plutôt que fermeture et égoïsme. Car l’abondance n’est pas un vice ni l’indigence une vertu. Ce qui compte, c’est le cœur et celui-ci peut être étouffé par la richesse, mais aussi aigri par l’indigence, et Dieu ne juge pas sur les apparences, mais regarde le cœur de chacun d’entre nous. Ce qui compte pour lui en nous, c’est l’amour sincère et l’humilité. C’est en travaillant à acquérir un cœur de cette sorte que nous pourrons assumer notre mission de disciples-missionnaires en travaillant les uns avec les autres à toujours plus de vérité dans notre vie. Confions nous au Christ venu guérir et sauver l’homme intégral et toute la création avec lui.        AMEN !                                                                    Pierre Chollet