Père Chollet le 8 janvier 2017

7 janvier 2017 18h30 à St Pierre ; 8 janvier 2017 11h à St Jacques. Homélie

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            Gardons-nous bien de considérer cette page d’évangile uniquement comme un récit pittoresque en nous arrêtant à des éléments qui procèdent d’ailleurs plus de notre imagination que du texte lui-même : la richesse des vêtements, le caractère « royal » des mages, la caravane imposante avec ses chameaux et même des éléphants !

         En lisant de près le texte de St Matthieu, on comprend que celui-ci a voulu montrer comment la naissance de Jésus s’inscrit profondément dans la tradition biblique antérieure, et particulièrement dans le cadre de l’attente messianique. Pour cela, à la manière des maîtres juifs de son époque, il utilise quatre textes, implicitement ou explicitement.

         L’image de l’étoile renvoie au texte du livre des Nombres (celui dont était tirée la bénédiction solennelle de dimanche dernier), chapitre 24 : »De Jacob monte une étoile. » Le devin païen Balaam annonce le triomphe d’un roi juif ; sa prédiction trouva sa première réalisation dans les victoires de David sur les Moabites et fut relue ultérieurement comme l’annonce de la venue d’un Messie royal. La mention des mages, des astrologues babyloniens, s’enracine également dans la figure de Balaam , dont on dit qu’il vient de l’Orient.

         La mention de Bethléem de Judée, issue du texte du prophète Michée, veut contrebalancer l’image négative de Jérusalem, dont le prophète dénonce la dégradation morale et religieuse : vénalité des grands, fausse sécurité et formalisme du culte. Au début de notre ère, c’est le règne d’Hérode lui-même, avec tous ses excès, qui contribue à donner de Jérusalem une image négative. Michée introduit une tension indéniable entre Jérusalem, siège de la dynastie davidique et Bethléem, la bourgade insignifiante où cependant David lui-même était né et d’où devait venir le pasteur agréable à Dieu. Matthieu, fidèle à sa méthode de citation, n’hésite d’ailleurs pas à modifier le texte du prophète pour qu’il corresponde davantage à sa vision des choses : alors que Michée écrivait que Bethléem était « trop petite pour compter parmi les clans de Juda », Matthieu transpose le texte en écrivant « Tu n’es certes pas le plus petit des clans de Juda. » Admirons au passage la capacité du texte à se laisser relire et adapter à la situation historique !

         Les offrandes royales apportées par les mages, réinterprétées ultérieurement par les Pères de l’Église en un sens plus symbolique, trouvent évidemment leur origine dans le texte d’IsaÏe 60 qui évoque les riches caravanes venant du sud de l’Arabie ; de ce texte sont aussi issus les chameaux qui décorent nos crèches et leur apportent une note orientale supplémentaire !

         La quatrième texte biblique en arrière-plan de notre récit se trouve dans les traditions qui concernent la figure de Moïse. La personne d’Hérode et sa crainte d’être détrôné et le massacre des innocents qui suivra renvoient au début du livre de l’Exode : Pharaon, effrayé par la croissance du peuple hébreu, ordonne aux sages-femmes de tuer tous les garçons nouveaux-nés. Les deux tyrans, chacun à leur époque, ordonnent le massacre pour tenter d’empêcher la réalisation du projet divin. Mais la volonté de Dieu et son dessein se sont finalement révélés plus forts que ces manigances humaines, même s’il a fallu passer par des moments difficiles. C’est une grande leçon d’espérance pour nous.

         Plutôt que de faire simplement une œuvre de narrateur ou d’historien, Matthieu, particulièrement à l’intention de ses lecteurs d’origine juive, a voulu dispenser un enseignement doctrinal sur la base d’une méditation et d’une réflexion tirées de l’Écriture Sainte. Il a voulu montrer que Jésus était l’Oint, le Messie annoncé par les Prophètes de la première Alliance ; il a insisté sur le caractère davidique de l’enfant, mais il l’a aussi décrit comme le nouveau Moïse persécuté dès sa naissance.

         C’est également un enseignement que nous trouvons dans l’épître de St Paul aux Éphésiens. A ce sujet, l’Apôtre emploie le mot de mystère. Ce terme ne doit pas nous faire peur ou susciter notre scepticisme. Certes, il désigne une réalité dont ne peut saisir la profondeur que par l’intermédiaire de l’Esprit : alors livrons-nous en confiance à l’Esprit de Dieu !

         Paul commence en faisant état d’une révélation –par là, il fait allusion aux événements qui se sont déroulés lorsqu’il était en route pour Damas – qui l’a introduit dans la connaissance du Christ, révélation qui par ailleurs est destinée à être communiquée : la révélation, qui est une grâce, a fait de Paul un Apôtre, un porteur de la Bonne Nouvelle. Cette révélation attendait le moment historique propice, elle n’a pas été reçue dans le passé, mais elle constitue maintenant une avancée décisive dans l’histoire des hommes, par le ministère des « saints apôtres et des prophètes. » C’est toute une théorie du dessein de Dieu, une théologie qui est ainsi proposée.

         Et le contenu de cette révélation fait éclater les cadres toujours trop étroits dans lesquels l’homme croit légitime d’enfermer la présence de Dieu : en lien avec l’évangile qui nous propose l’exemple de païens étrangers venus se prosterner devant l’enfant de la crèche, Paul affirme hautement que « routes les nations sont associées au même héritage », donnant par là toutes leurs dimensions aux perspectives grandioses de l’auteur isaïen qui écrivait, au retour de l’exil à Babylone, « Les nations marcheront vers ta lumière...tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens. »

         A nous d’accueillir et de diffuser cette Bonne Nouvelle. N’enfermons pas Dieu dans nos schémas mesquins. Les textes d’aujourd’hui nous invitent à méditer sur l’universalisme de l’amour de Dieu qui n’exclut personne de son royaume. Et c’est la vocation du chrétien –la nôtre – d’être témoin du Ressuscité devant le monde entier. C’est la vocation de l’Église d’être ferment d’unité dans un monde déchiré et divisé. Sortons de nos ghettos pour gagner les périphéries et devenir disciples-missionnaires, selon les paroles du pape François !

                                                                                              Pierre Chollet