Père Chollet le 8 août 2018

8 juillet 1018. St Pierre, 11 h. et 18 h. 30

 

 

            Le cadre géographique et humain de l’évangile d’aujourd’hui est très différent de celui de la semaine dernière. Nous étions au bord du lac de Tibériade, du côté du nord, sur cette rive très peuplée, jalonnée de nombreux ports de pêche, et les foules étaient compactes, avides d’apercevoir le prophète dont la réputation de guérisseur grandit et de recevoir son enseignement. Cet enseignement est proposé de deux manières, un certain nombre de parole fortes d’abord (ta foi t’a sauvée) et surtout des gestes qui veulent exprimer la puissance de la vie que Jésus a l’intention de communiquer. Il s’agit de restaurer la vie d’ici-bas, pour en faire le signe de la vie à venir. Le retour à la vie de la fille de Jaïre était particulièrement éloquent en ce sens.

            Aujourd’hui, nous sommes transportés à Nazareth, « son lieu d’origine », dit la traduction liturgique, « sa patrie » dit exactement le texte original. Nazareth n’est que très peu mentionnée dans les textes évangéliques excepté les récits concernant l’enfance de Jésus ; dans le récit d’aujourd’hui, cette excursion a pour but d’étayer le portrait de Jésus comme enseignant et prophète, c’est-à-dire de porte-parole de Dieu.

            D’où le choix d’un passage d’Ézéchiel pour la première lecture. Rappelons-nous que le ministère d’Ézéchiel se situe au commencement de la période de l’exil et de la dispersion des Juifs après le siège et le saccage de Jérusalem par le roi Nabucodonosor. Ce passage est un des éléments racontant la vocation du prophète, et l’on peut dire que celle-ci n’est pas de tout repos ! : »Je t’envoie vers une nation rebelle », »les fils ont le visage dur et le cœur obstiné », « c’est une engeance de rebelles » ; il y a de quoi décourager les plus enthousiastes... A l’évidence, les seules forces humaines ne suffiront pas. Le texte le dit d’ailleurs clairement : »L’esprit vint en moi et me fit tenir debout. » Cette présence de l’esprit dans le cœur du prophète peut seule convaincre les malheureux exilés que Dieu n’est pas absent de leurs épreuves et que contrairement aux apparences, il se rend présent jusque dans le lieu de leur exil. Cette présence de Dieu au fond de l’abîme est manifestée par la présence du prophète au milieu d’eux, « qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas. » Inlassablement, le prophète porte la parole et la rend concrète par un certain nombre de gestes symboliques qui seront racontés ultérieurement et qui, progressivement, viendront ranimer l’espérance et rendront possible le retour à Jérusalem tout en faisant comprendre que la présence de Dieu n’est pas liée à un lieu, mais que sa seigneurie est universelle. En ce sens l’expérience de l’exil est irremplaçable et modifie la manière de comprendre le rôle du prophète, du porte-parole de Dieu. Paradoxalement, le succès de sa parole ou son échec ont peu d’importance : il suffit que la parole soit proclamée « à temps et à contretemps », dira St Paul à Timothée. A chacun de la recevoir et d’en tirer les conséquences pour lui-même.

            St Paul dans le passage de la 2ème lettre aux Corinthiens lue aujourd’hui se trouve dans une situation analogue, même s’il ne se qualifie pas de « prophète » (mais nous savons que des « prophètes » existaient dans les premières communautés chrétiennes). Il a reçu des « révélations extraordinaires », lui qui n’a pas connu Jésus personnellement, et qui auraient pu lui inspirer de l’orgueil, sûrement l’une de ses tentations. Mais il y a la fameuse  »écharde dans la chair ! » Étant donné que Paul ne donne pas de précision sur la nature de cette « écharde », l’expression a fait couler des flots d’encre chez les commentateurs : on a évoqué les maladies les plus diverses, chroniques ou aiguës, touchant le physique ou la psychologie ; de plus en plus d’exégètes aujourd’hui s’accordent pour dire que cette écharde, ce sont tout simplement les difficultés de la mission, voire les échecs comme celui expérimenté à Athènes lors de la prédication concernant la résurrection ou les relations parfois difficiles avec les autres missionnaires. Et cela doit nous rendre également très humbles : aucun d’entre nous ne peut posséder la clé d’une évangélisation intégrale sans le concours des autres chrétiens et bien entendu sans une prise de conscience réaliste de nos limites comme de nos capacités : « Ma grâce te suffit...Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » C’est le secret du don de sa personne par celui ou celle dont le but de la vie est d’annoncer Jésus-Christ, et en définitive de tout baptisé devenu « prêtre, prophète et roi. »

            Il y a déjà quelques dimanches, le 10 juin, et je vous renvoie aux textes de ce jour, Jésus avait rencontré une forte opposition aussi bien de la part de « gens de chez lui », sans doute des habitants de Nazareth présents dans la foule que de scribes descendus de Jérusalem « Il a perdu la tête », disaient-ils, ou bien «  il est possédé par Beelzébul , le chef des démons » ; il avait fallu alors que Jésus évoque le « péché contre l’Esprit Saint », c’est-à-dire le fait de s’enfoncer dans la négation de la mission de Jésus en dépit des signes de libération qui l’accompagnent.

            Aujourd’hui, à Nazareth, la situation est assez semblable, en ce jour de sabbat où Jésus enseigne dans la synagogue : on le connaît trop bien, ce qu’il dit et accomplit ne correspondent pas à ce qu’on sait de lui et de sa famille. Non seulement prévaut l’étonnement, qui pourrait conduire à une ouverture du cœur et de l’âme, mais ils « étaient profondément choqués à son sujet », écrit Marc. Les habitants de Nazareth qui croient connaître Jésus parce que toute sa famille réside dans le village, n’arrivent pas à sortir de leurs ornières intellectuelles et à laisser se construire dans leur esprit une autre image du prédicateur improvisé dont ils connaissent pourtant les grands miracles. Mais ce n’est qu’un charpentier ! Décidément, les préjugés ou les idées préconçues ont la vie dure.

            Heureusement, la situation ne prend pas un tour aussi dramatique que chez St Luc, où les habitants de Nazareth veulent le précipiter du haut d’un escarpement, mais St Marc souligne l’aspect essentiel pour lui de la situation : le manque d’accueil et de foi qui entraine l’impossibilité du miracle, puisque le miracle accompagne la foi ; il y a simplement quelques guérisons, sur lesquelles l’évangéliste ne s’étend pas. Jésus lui-même est sans doute attristé et déçu mais il ne se décourage pas : il reprend sa prédication itinérante, il sème la parole, la récolte viendra plus tard...

            Nous pouvons nous poser quelques questions : quelle conception nous faisons-nous de la mission et de l’évangélisation, sachant qu’un prophète est rarement bien reçu ; et surtout, quelle image nous faisons-nous de Jésus ? Accueillons-le nous avec sa personnalité humaine et divine, lui le charpentier fils de Marie de Nazareth, notre frère humain, venu parmi nous redonner toute sa dignité à l’homme, mais qui est aussi et indissociablement le Fils de Dieu venu nourrir notre foi par les signes de salut qu’il accomplit et désireux de nous ouvrir à la vie éternelle par sa passion et sa résurrection ?

                                                                                                          AMEN !

                                                                                                          Pierre Chollet