Père Chollet le 5 novembre 2017

4 et 5 novembre 2017 St Pierre messes de 18 h. 30 et 18 h. 30.

 

 

            Le chapitre 22 de l’évangile selon St Matthieu était celui des controverses entre Jésus et un certain nombre de ses adversaires, Pharisiens, Hérodiens, Sadducéens ; ces controverses ont permis à Jésus de mettre en valeur l’essentiel de son message et d’en souligner la conformité avec le meilleur de la pensée juive de son époque ; le chapitre 23 adopte un ton plus âpre et nous propose un véritable réquisitoire contre les scribes et les pharisiens. Ce genre littéraire n’est d’ailleurs pas original, le premier Testament en connaît de nombreux exemples, que l’on pense par exemple aux prophètes Amos ou Ézéchiel qui n’hésitent pas à dénoncer vigoureusement les infidélités de telle ou telle catégorie de responsables ou même du peuple tout entier.

            C’est dans cette ligne prophétique que se situe le passage du prophète Malachie qui constitue la première lecture d’aujourd’hui. Ce livre prophétique, le dernier des douze « petits prophètes », a dû être écrit dans le courant du 5 ème siècle avant Jésus-Christ, à une époque où la reconstruction du Temple était terminée, mais aussi où le culte avait vu sa ferveur singulièrement baisser et la routine s’installer. Le Seigneur adresse donc à son peuple des reproches au sujet de ces déviations, mais ce n’est pas simplement par goût de la menace. Selon les conceptions pédagogiques du temps, la menace a toujours pour but d’amener les pécheurs et les déviants à la conversion, c’est-à-dire à une mise en oeuvre fructueuse de la Loi. Les reproches visent en particulier les prêtres « qui ont détruit l’alliance avec Lévi », c’est-à-dire qui ont fait trébucher le peuple et causé son malheur. Le remède, c’est de reconnaître la paternité de Dieu qui est universelle . Nous avons là un jalon sur la route qui conduira à l’enseignement du « Notre Père » à ses disciples par Jésus.

            Dans le texte qui nous est proposé ce dimanche, Jésus reprend la tradition des reproches aux autorités religieuses, en l’occurrence aux scribes et aux pharisiens, c’est-à-dire aux experts en matière de Loi (Jésus s’intéresse peu ou pas au sacerdoce des prêtres qui officiaient dans le Temple, même si ceux-ci, appartenant essentiellement au groupe des Sadducéens, auront un rôle au moment de sa condamnation.) Évidemment, ces reproches sévères dans la bouche de Jésus peuvent étonner et il est certain que, de prime abord, si on le prend purement et simplement à la lettre, ce passage ne semble pas de nature à favoriser les dialogue entre Juifs et Chrétiens, ce dialogue qui est l’objectif de l’association de notre ville et bien connue de notre paroisse « Bible à Neuilly », avec l’organisation de sa prochaine semaine de dialogue « Vivre la fraternité dans notre ville » qui va commencer le 13 novembre.

            Mais dépassons les premières impressions et prenons le temps de retrouver la portée réelle de ce discours évangélique mis dans la bouche de Jésus mais évidemment dû à la plume de Matthieu et à ses conceptions de l’histoire et de la théologie. En mentionnant la foule et les disciples, Matthieu songe moins aux attroupements autour de Jésus qu’à son propre public des années 80, les foules de Syrie attirées par un Évangile de miséricorde, mais qui n’ont pas encore opté pour le Christ de manière définitive, car elles sont aussi sollicitées par certains scribes pharisiens qui ont survécu à la ruine de Jérusalem une dizaine d’années auparavant ; sont mentionnés également les disciples, déjà membres de la nouvelle communauté, l’Église, et qui doivent sans cesse apprendre à vivre selon une fraternité à renouveler et approfondir.

            A l’époque où l’évangile est rédigé, une dizaine d’années après la ruine de Jérusalem, la seule forme de judaïsme qui demeure est représentée par l’école pharisienne, et l’ensemble des polémiques que Jésus a pu avoir avec d’autres formes du judaïsme sont reportées sur cette école, souvent, comme je l’ai dit plus haut, en reprenant les vigoureuses expressions des prophètes, avec leurs accents et leur ton justicier.. Par ailleurs, les antagonistes se renvoient facilement la balle : dans le judaïsme naissent à cette époque quelques traditions qui sont peu amènes pour la prédication évangélique et la personne de Jésus : songeons par exemple, à la malédiction contre les hérétiques, c’est-à-dire ceux qui sont devenus disciples du rabbi Jésus, introduite à cette époque dans la grande prière juive des dix-huit bénédictions. Il est vrai que Jésus s’est souvent opposé aux pharisiens de son temps, surtout sur des questions d’observance de la Loi, alors que sur le fonds de la doctrine (foi en la résurrection des morts, la règle d’or qui se trouve déjà chez les rabbins, une réelle attention à l’homme ...) Jésus et les pharisiens sont souvent proches, et c’est bien pourquoi Jésus, au fond ne conteste pas leur légitimité : « les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. » Jésus qui avait dit «je ne suis pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir », est cohérent avec lui-même !

            Le texte, de toutes façons, nous interroge : qui peut se vanter de n’être jamais tenté de pharisaïsme, sous une forme ou sous une autre ? Qui a le cœur assez pur pour mettre dans le Seigneur sa seule raison de vivre et d’espérer ? C’est saint Charles Borromée, au XVIème siècle, qui avertissait les prêtres de son diocèse par ces mots : »Soucie-toi d’abord de prêcher par ta vie et tes mœurs :évite qu’en te voyant dire une chose et en faire une autre, les gens ne se moquent de tes paroles en hochant la tête. »

            Le contexte de notre passage nous permet de bien comprendre l’insistance exprimée par la triple reprise de l’expression « un seul » : « un seul Rabbi, un seul Père, un seul maître. » Avec insistance, il est demandé au maître chrétien de reconnaître sa dépendance par rapport à un autre : son rôle n’est pas nié, mais il est mis en garde contre la tentation de l’absolutiser : le seul absolu, c’est Dieu ! Comme l’écrit un commentateur autorisé de ce texte, « L’accent porte moins sur la négation de toute autorité dans l’Église que sur le danger d’en faire de grands personnages usurpant l’honneur dû à Dieu et au Christ. » Et nous savons bien que les premiers chrétiens ont continué à employer entre eux ces termes de maître ou de père pour exprimer des relations spirituelles.

            Saint Paul, justement n’est pas avare de ces expressions pour traduire la profondeur des relations entre lui et ceux qu’il a conduits au Christ : »Nous avons été pleins de douceur comme une mère ... Ayant pour vous une telle affection...Nous aurions voulu vous donner jusqu’à nos propres vies. » Il y aurait bien d’autres exemples d’expressions semblables dans les lettres de Paul ! L’accusera-t-on de ne pas être fidèle à l’Évangile ? Et tout cela n’est pas pure affectivité ou pur sentimentalisme : l’essentiel est que les gens de Thessalonique ont bien accueilli la parole de Dieu pour ce qu’elle est réellement, une parole qui agit dans les cœurs et dans toute la vie. Cela réjouit le cœur de l’Apôtre. Nous rejoignons ainsi les deux formules bien frappées qui forment la conclusion de l’évangile (et que l’on retrouve également dans d’autres contextes), où la notion de service est fondamentale, ce qui nous ramène à la figure du Christ « venu pour servir et non pour être servi », lui qui aussi a été élevé parce qu’il n’a pas hésité à s’abaisser. Saurons-nous incarner cet exemple dans nos vies ?

 

                                                                                                          Pierre Chollet