Père Chollet le 5 février 2017

4-5 février 2017. St Jacques, messes de 19 h. et de 11 h. Homélie.

 

              Après être entrés dans le sermon sur la montagne par le porche grandiose que constituent les Béatitudes, ce véritable arc de triomphe consacré non pas à la violence guerrière ou au prestige humain, mais aux paradoxes de la vie du chrétien, et d’abord de la vie du Christ, nous allons parcourir les différentes séquences de ce grand ensemble évangélique réparti, je vous le rappelle , sur les trois chapitres 5, 6 et 7 de l’évangile selon St Matthieu. (Il serait bon d’en faire une lecture continue pour se pénétrer de l’architecture de l’ensemble.)

              La séquence d’aujourd’hui est construite autour de deux affirmations : « Vous êtes le sel de la terre... » « Vous êtes la lumière du monde. » Ces deux affirmations sont moins banales qu’elles n’y paraissent. Essayons d’en dégager l’importance pour notre vie quotidienne.

              L’utilité du sel pour donner du goût à la nourriture et ses propriétés pour la conservation des aliments étaient bien connues de tous les peuples de l’Antiquité. Mais de plus, chez les Hébreux, le sel avait reçu une valeur cultuelle, il était utilisé dans de nombreux sacrifices. Les offrandes brûlées sur un autel devaient être salées, ce qui donne une belle flamme jaune d’or (Cf Exode 30, 34-38 ; Lévitique 2, 13.) Le livre des Nombres parle d’une « alliance de sel », c’est-à-dire inaltérable et immuable, qui engage le Seigneur envers nous et nous envers le Seigneur.

              Dans l’esprit de St Matthieu, être le sel de la terre, c’est donc devenir une offrande agréable au Seigneur. C’est un engagement que nous prenons envers lui, en réponse à ses appels. On mesure donc l’infidélité qu’il y aurait à laisser le sel s’affadir, c’est-à-dire à être tellement dilué que sa présence ne se ferait plus sentir. Le chrétien ne peut pas se dissoudre dans son environnement, il doit toujours être capable de rappeler avec discernement les exigences de l’Évangile, et d’abord en vivre lui-même. Il ne s’agit évidemment pas de donner des leçons que nous refuserions de mettre nous-mêmes en pratique ! De plus , Jésus prévient ses disciples (et nous retrouvons plusieurs fois cette mise en garde chez St Matthieu,) : celui qui n’a plus de saveur, autrement dit celui qui ne vit plus dans l’esprit de l’alliance risque d’être jeté dehors. Si le propos nous paraît dur, réfléchissons à nos engagements et demandons au Seigneur de nous donner la force nécessaire pour nous y tenir.

              La deuxième affirmation de cette séquence est encore plus étonnante : »Vous êtes la lumière du monde. » Et St Matthieu insiste : »Une ville située sur une montagne ne peut être cachée » ; »la lampe brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » S’agirait-il donc de se prendre pour le centre du monde et d’aimanter tous les regards ? La comparaison avec d’autres emplois de ce terme si riche va nous permettre d’affiner notre compréhension. Ce terme de lumière est particulièrement fréquent dans l’évangile selon St Jean, où c’est Jésus qui s’applique à lui-même ce qualificatif : »Je suis la lumière du monde. » (St Jean 8, 12, par exemple, qui fournit le texte du verset d’introduction à l’évangile d’aujourd’hui.)

              En employant cette expression, St Matthieu se situe dans la ligne prophétique d’Isaïe que nous avons entendu dans la première lecture. Il s’agit tout d’abord de prendre conscience de la réalité du monde. De même que les Béatitudes évoquaient des situations difficiles, peurs, faim et soif, persécutions possibles ...Isaïe invite à regarder le monde tel qu’il est : les pauvres sans abri, ceux qui sont sans vêtements, les paroles malfaisantes et bien d’autres situations où l’humanité qui est notre condition à tous est bafouée et avilie.

              Si nous savons ouvrir les yeux devant ces réalités dramatiques, alors la lumière brillera vraiment sur le monde, et ce ne sera pas une mince lueur, mais la lumière de midi dont nous savons qu’en Orient particulièrement elle peut être éblouissante, voire aveuglante.

              Mais attention ! Si, selon la parole de Jésus, nous sommes la lumière du monde, si notre lumière doit briller devant les hommes comme la lampe qui éclaire tous ceux qui sont la maison, il ne s’agit pas d’attirer les regards vers nous. En fait, la lumière que nous sommes est une lumière reflétant la gloire du Seigneur. Nous ne sommes pas la source lumineuse, nous nous contentons de refléter la gloire du Seigneur, comme la lune éclaire parce qu’elle reflète la lumière du soleil. Mais notre responsabilité n’en est pas moins importante, puisque nous recevons la mission d’accueillir cette lumière et de contribuer à la diffuser sur le monde entier qui en a tellement besoin. Et nous pouvons rendre grâces à Dieu qui nous a jugés dignes d’être porteurs de la lumière divine.

              Au fond, l’un des meilleurs exemples de cette manière d’accueillir la lumière divine et de la transmettre c’est St Paul dans son ministère à Corinthe. Dans cette ville, comme dans toutes les autres où il est passé et où il a éventuellement fondé des Églises, St Paul sait bien qu’il est porteur du « mystère de Dieu », autrement dit de sa lumière. Mais pour diffuser cette lumière et donner accès au mystère, Paul ne se met plus en scène comme à Athènes : il s’efface complètement derrière le Christ. Il accepte d’être « craintif et tout tremblant », il est un canal de transmission de la force de l’Esprit qui seul peut vraiment convertir les cœurs.

              Mais cela n’allait pas de soi : il a fallu à Paul un travail acharné pour prêcher Jésus-Christ, le Messie crucifié, sans recourir à la sagesse humaine. Alors la puissance lumineuse de Dieu a pu éclater.

              Sommes-nous prêts à nous livrer ainsi à l’Esprit de Dieu dans la prière et l’approfondissement du contenu de notre foi pour être témoins de Jésus et acteurs de la révolution de l’amour que le monde attend même s’il ne le sait pas encore ? Celui qui a compris le bonheur qu’il y a à se reconnaître fils de Dieu ne peut que le répandre autour de lui quelles que soient les circonstances.

                                                                                                            Pierre Chollet