Père Chollet le 4 août 2019

St Pierre, 3-4 août 2019

 

            Dimanche dernier, l’épître aux Colossiens nous a fait réfléchir sur la condition de baptisé et l’évangile nous a rappelé que la vie de prière, à l’image de celle de Jésus, était un élément essentiel de cette condition. La première lecture quant à elle rappelait la dimension fondamentale de l’intercession.

            Aujourd’hui, l’épître revient sur d’autres caractéristiques de la vie du baptisé : « Vous vous êtes débarrassés de l’homme ancien ...et vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau. » Il ya là comme un écho de ce que St Paul disait aux Galates : »Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ », et le rituel du baptême, tant pour les adultes que pour les enfants concrétise cette affirmation par un geste, celui de la remise du vêtement blanc. Mais l’épître n’en reste pas à de simples affirmations verbales, elle exhorte à la conversion véritable : »Faites donc mourir en vous ce qui n’appartient qu’à la terre », cette exhortation étant explicitée par une liste de vices comme en trouve plusieurs exemples chez St Paul, avec également, le cas échéant, leur antithèse sous forme d’énumération de « fruits de l’Esprit ». Ces listes de vices remontent d’ailleurs au judaïsme et représentent les reproches classiquement faits aux païens. S’abandonner à ces vices, c’est rester dans l’idolâtrie. Alors que nous sommes appelés à un renouvellement de tous les instants grâce à une attention constante. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une inquisition tâtillonne, il s’agit de laisser l’Esprit agir en nous.

            L’Esprit renouvelle toutes choses et conduit la création à son achèvement, en amenant le dépassement de tout ce qui divise et oppose les hommes. Fondamentalement, le christianisme est universaliste. Le Christ sauve tous les hommes sans exception et fait disparaître les vieilles distinctions de race, de religion, de culture, de classe sociale, il refait l’unité en sa personne et peut remettre la création unifiée et réconciliée à son Créateur. Le verset final de la lecture ne peut que nous faire réfléchir : comment chacun pour notre part pouvons-nous contribuer à abattre les murs qui séparent les hommes et collaborer à la construction de la grande famille humaine ? Nos efforts de renouveau missionnaire vont évidemment en ce sens, chacun pourra trouver sa place dans cette mission.

            Le texte de l’évangile est tiré du chapitre 12 de St Luc qui regroupe des enseignements divers, voire disparates, allant de la confession du fils de l’homme à la nécessité de s’appuyer sur la grâce de Dieu pour vivre, en passant par la recherche du trésor inaltérable et des paraboles sur la vigilance. Aujourd’hui la lecture retenue regroupe un bref dialogue au sujet des questions d’héritage et la parabole du riche insensé. L’ensemble, en particulier le dialogue peut paraître bien terre à terre !

La situation de départ est claire : la loi de Moïse ne contient que peu d ‘éléments relatifs au droit successorial, par conséquent dans les cas litigieux on demandait volontiers aux spécialistes de la Loi, les scribes, de procéder aux arbitrages entre parties opposées : l’intervenant s’adresse d’ailleurs à Jésus en l’appelant « Maître ». Comme dans la parabole des deux frères, c’est vraisemblablement le cadet qui veut profiter immédiatement de la part des biens paternels qu’il estime lui revenir. Mais Jésus refuse d’entrer dans ce jeu : à chacun de prendre ses responsabilités, ou de s’engager dans un dialogue direct. La mission de Jésus ne doit pas être engluée dans des querelles familiales, même si le rôle de médiateur ou d’arbitre peut avoir une réelle utilité dans la vie sociale. Nous ne sommes pas de purs esprits !

            Cependant, Jésus n’en reste pas là : il saisit l’occasion de l’incident pour livrer un enseignement sur la richesse ou plus exactement sur l’appétit de richesses, sur l’avidité, sur le désir d’avoir toujours plus. La société de consommation, pourrait-on dire était déjà à l’œuvre, avec cette illusion de penser que l’augmentation de l’avoir entraine un supplément d’être ! Nous sommes évidemment au-delà de la recherche des biens élémentaires de la vie, la nourriture quotidienne, le vêtement et le couvert qui sont nécessaires à la dignité de l’homme. Jésus oblige l’homme – il nous oblige- à descendre au fond de son cœur, de notre coeur : sur quoi bâtir sa vie, notre vie ?

            C’est donc l’objet de la parabole du riche insensé qui suit l’avertissement de Jésus et lui permet de préciser sa pensée. La narration est réduite à l’extrême, l’essentiel est dans le dialogue  de l’homme avec lui-même, l’homme se parle comme s’il était seul au monde. Pas question de sa famille, pas question des ouvriers sans lesquels la récolte n’a pas pu être  rentrée : »Alors je me dirai à moi-même : te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence. » C’est le repli complet sur soi-même qui est ainsi stigmatisé par le Christ dans un style qui évoque les écrits de sagesse de l’Ancien Testament. Le propriétaire n’est pas qualifié de mauvais ou d’injuste, ce qui resterait au niveau de la morale, mais d’ »insensé » c’est-à-dire de celui qui ignore Dieu !

            Mais attention, ne nous méprenons pas sur la portée du verset 20 : Dieu n’est pas celui qui épie l’homme et le surprend par la mort juste au moment où il est en faute ! Ce serait une caricature qui ne respecterait pas le genre littéraire de la parabole. Dans la mise en scène, il faut bien qu’à l’assurance insensée du riche corresponde l’avertissement de Dieu. Amasser un trésor pour soi-même seulement, voilà la racine du mal. Le propriétaire s’est fait le centre de tout en oubliant la relation de l’homme avec Dieu qui doit se traduire aussi dans l’usage que nous faisons de nos biens, y compris matériels, car il ne s’agit pas de s’enfermer dans une attitude pseudo-spirituelle en se détournant des problèmes concrets de notre temps. Pour nous aider dans nos choix et nos décisions, nous pouvons relire et mettre en pratique les recommandations faites par St Paul dans la 1ère à Timothée : « Faire le bien, s’enrichir de belles œuvres, donner avec largesse, partager avec les autres ». Nous sommes bien là dans l’esprit de l’évangile et nous dépasserons l’impression de « vanité », pour reprendre le mot de Qohélet, qui peut parfois nous envahir lorsque nous avons l’impression que nos efforts ne mènent à rien.

            Le passage qui nous est proposé aujourd’hui ne brille pas par son optimisme, il reflète au contraire une attitude très désabusée. L’auteur (inconnu par ailleurs) est très conscient de la fragilité de la condition humaine, et si nous ne sommes pas obligés de le suivre dans sa désespérance, ses propos peuvent nous aider à nous questionner sur le destin de l’humanité et sa relation à Dieu. Au fond l’antidote à ce pessimisme se trouve dans le reste de la Bible et particulièrement dans les évangiles et leur manière de mettre en valeur l’humanité de Jésus et la façon dont il a donné sa vie. Qohélet, paradoxalement, nous invite à prendre Jésus pour modèle parce qu’il a restauré l’humanité défigurée par le péché. Certes la condition humaine est éphémère et fragile et Dieu nous a donné la conscience de cette fragilité, mais l’action de Jésus nous a révélé le visage lumineux de Dieu. Désormais, il n’est plus possible au chrétien d’être angoissé comme Qohélet ni satisfait comme l’homme de la parabole. Une nouvelle création est née ! Saurons-nous en être partie prenante ? AMEN !

 

                                                                                                          Pierre Chollet