Père Chollet le 30 septembre 2018

Les trois lectures d’aujourd’hui, si différentes soient-elles, ont toutes en commun une réelle vigueur, voire une certaine violence, dans l’expression. On est loin d’une unanimité de surface, les situations sont vigoureusement évoquées. En effet, nous nous trouvons encore, chez St Marc, au début de la section de catéchèse morale qui va continuer à expliciter les conditions nécessaires pour suivre Jésus en vérité, conditions qui concernent aussi bien chacun des disciples, donc chacun de nous, que la communauté en tant que telle.

            Le texte d’évangile que nous lisons aujourd’hui peut nous sembler particulièrement difficile et exigeant. En tout cas, il nous interroge sur notre manière de vivre concrètement notre foi et sur la nature des liens que nous tissons avec Jésus. Nous découvrons avec les Apôtres le prix à consentir pour suivre le Fils de l’homme sur la route où il est engagé : laisser, abandonner ce qui nous encombre, renoncer afin de marcher à la suite de Jésus dans un engagement radical. La première condition, et sans doute va-t -elle nous étonner, c’est de renoncer à tout exclusivisme. Jean, le « Fils du tonnerre », est soucieux des prérogatives de son maître et des privilèges du groupe des apôtres. Il veut défendre l’orthodoxie du groupe qui forme la suite de Jésus. Mais ce dernier ne l’entend pas ainsi. Jésus n’a pas rassemblé autour de lui un groupe fermé et barricadé par des privilèges. Il lui dévoile qu’on peut participer à sa puissance de guérison même si on ne le suit pas matériellement. Jésus dénonce l’étroitesse de l’esprit de secte encore latent au cœur des disciples et son dépassement nécessaire par une véritable largeur d’esprit et un grand sens de l’accueil. Reconnaître et accueillir ce qui vient de Dieu, au-delà des éventuelles ambiguïtés, c’est le propre du véritable disciple. Et il faut aller plus loin, il ne suffit pas d’être accueillant, il faut accepter que d’autres puissent donner, et cesser de considérer que tout nous appartient. Agir en frère pour l’autre, quel qu’il soit, le considérer comme ce qu’il est, un enfant de Dieu est un geste qui annonce déjà la vie éternelle à recevoir.

            Mais en même temps l’accès à cette vie éternelle est soumis à des exigences que Jésus présente ici d’une manière très vigoureuse. (Nous retrouverons une vigueur analogue dans la lettre de St Jacques.) Comme le dira d’une autre manière l’Apocalypse, il est impossible d’être tiède. Il faut choisir, il faut être chaud ou froid. Si, au lieu de servir et d’accueillir, on refuse la valeur unique de l’autre, et particulièrement du faible et du petit, on s’expose à des situations terribles : mieux vaut perdre la vie que de faire tomber un « petit », un « disciple » en profitant de sa faiblesse. St Paul formulera des recommandations analogues à propos de la question des viandes sacrifiées aux idoles qui éveillaient des scrupules chez certains chrétiens.

            Et ce n’est pas tout : Jésus attire notre attention sur le fait que le disciple peut s’entraîner lui-même dans la chute. Si l’on veut être positif, on dira que la vie éternelle vaut bien quelques sacrifices et quelques renoncements ; à chacun de déterminer comment il est prêt à se présenter devant Dieu. Mais ne restons pas dans une perspective purement individuelle. C’est tout un peuple qui doit faire le choix de la vie avec le Seigneur, et cela la première lecture nous le révèle clairement. Le livre des Nombres, d’où provient cet extrait, est le quatrième livre du Pentateuque, il prend la suite de l’Exode pour continuer à raconter la sortie d’Égypte, avec ses points forts et ses drames. Justement, le peuple s’est livré à des récriminations contre Dieu et Moïse et celui réclame de l’aide au Seigneur. Le Seigneur va adjoindre à Moïse soixante-dix collaborateurs qui le déchargeront d’un certain nombre de tâches et qui auront une réelle autorité et légitimité, car ils vont recevoir une part de l’esprit de Moïse. Cependant, deux de ces « soixante-dix » (qui préfigurent évidemment les soixante-dix (ou soixante-douze) disciples de Jésus envoyés deux par deux en mission selon St Luc), Eldad et Médad, continuent à prophétiser après tous les autres. Si Josué, le futur successeur de Moïse, s’en offusque, Moïse lui-même, loin de se formaliser, y voit un signe positif : »Si seulement tout le peuple du Seigneur devenait un peuple de prophètes ! » Ce souhait de Moïse nous concerne évidemment tous et il va une nouvelle fois être concrétisé par un des rites du baptême que nous célébrons pendant cette messe. L’onction avec le Saint-Chrême, cette huile consacrée par l’Évêque au cours de la Messe du Jeudi Saint, rappelle à chaque baptisé que par le sacrement il est devenu « prêtre, prophète et roi.  » A chacun de se demander où il en est de la mise en œuvre de cette triple fonction qui nous permet d’être disciples-missionnaires selon l’Esprit du Christ, à chacun de nous de vérifier où il en est de la mise en œuvre du dynamisme de son baptême, tout en ne nous étonnant pas de nos reculs et de nos faiblesses. L’histoire du peuple de Dieu dans le désert, avec ses découragement, ses récriminations, ses attaques contre Moïse est là pour nous rappeler que nous n’avançons pas toujours en ligne droite, mais qu’il y a des embardées ou des détours sur des chemins de traverse. C’est alors le moment de nous souvenir aussi que nous avons reçu l’Esprit-Saint et que nous pouvons lui faire confiance pour nous ramener sur le bon chemin et retrouver les conditions favorables pour l’exercice de notre vocation.

            La lettre de St Jacques, quant à elle, dans le dernier passage qui nous est proposé, nous invite à réfléchir une fois de plus sur le danger des richesses. L’auteur retrouve la véhémence de certains prophètes comme Amos qui n’hésitait pas à employer un langage très violent contre les grands propriétaires fonciers et les accapareurs. L’évangile lui-même, en particulier dans le Sermon sur la montagne chez St Matthieu, n’hésite pas nous exhorter en ce sens : »Ne vous amassez pas de trésor sur la terre, là où la mite et le ver consument tout. » » En effet, dans ce texte, la perspective est double : d’une part, St Jacques condamne ceux qui ne songent qu’à accumuler des richesses pendant leur vie, mais d’autre part il nous invite à réfléchir aux « derniers jours », soit les derniers jours de notre vie personnelle, quand il faudra se dépouiller de tout, soit les derniers jours de notre monde quand s’annoncera le jugement dernier. Ne nous contentons pas de vivre au jour le jour, soyons conscients de nos limites, ce n’est pas nous qui avons notre existence en main. Même si notre cœur rêve d’absolu et d’éternité, nous ne bâtissons que de l’éphémère. Cependant un jour, nous rencontrerons cet absolu. Le poids réel de toute chose nous sera révélé, toute illusion s’évanouira. Le salut nous sera accordé gratuitement, au-delà de nos capacités et de nos espérances. C’est en ayant compris cela que nous sommes invités à vivre au maximum en vérité, en humbles serviteurs et non en propriétaires d’un monde qui ne nous appartient pas. Que notre terre et les richesses qu’elle nous offre soient des instruments d’accueil aux autres ainsi que des moyens d’ouverture à Dieu et non des moyens de fermeture et de satisfaction égoïste !

Père Pierre Chollet