Père Chollet le 30 décembre 2017

30 décembre 2017 St Pierre, 18 h. 30

 

            La fête de la Sainte Famille nous invite à réfléchir davantage sur la sainteté que sur la famille ! Je m’explique : la liturgie d’aujourd’hui ne nous propose pas un traité sur la vie conjugale ou sur l’éducation des enfants mais nous incite plutôt à réfléchir sur nos rapports avec Dieu et à redécouvrir sa présence dans nos vies. Elle le fait en nous invitant à méditer l’exemple d’Abraham.

            Le livre de la Genèse est témoin de l’angoisse du patriarche qui a tout quitté pour obéir à la parole de Dieu, qui a cru aux promesses d’une descendance innombrable et qui se trouve confronté à la stérilité de Sara son épouse : »Je m’en vais sans enfant... » Et cependant, Dieu persiste dans sa promesse. Le texte souligne la réponse d’Abram à cette parole céleste en soulignant sa foi, sa confiance. C’est ici qu’apparaît pour la première fois dans la Bible le verbe « croire », de la racine hébraïque qui a donné notre « Amen » et qui signifie « être fondé solidement, avoir confiance en quelqu’un. » Abram acquiesce sans réserve à la parole concrète que Dieu vient de lui donner et, bien plus tard, Saint Paul universalisera cette foi d’Abraham en la donnant comme modèle à tous ceux qui se réclament de lui. Et les trois versets du chapitre 21 ajoutés à ceux du chapitre 15 racontent l’accomplissement de la promesse de Dieu, et vous pourriez relire l’ensemble des chapitres qui préparent cet aboutissement, le long récit des péripéties par lesquelles sont passés Abraham et Sara avant de pouvoir se réjouir de la naissance d’Isaac, dont le nom évoque précisément le rire que Dieu permet à l’homme. C’est Dieu qui comble l’homme et la femme en leur donnant de susciter la vie. Pour le croyant, la postérité, la famille sont purs dons de Dieu. Cela peut nous aider à réfléchir, à notre époque où tant de manipulations techniques sont envisagées autour de la conception de l’être humain.

            La méditation de l’Épître aux Hébreux met elle aussi en évidence la foi d’Abraham et de Sara : elle reprend de manière synthétique les étapes importantes dans lesquelles cette foi a été agissante : le départ du pays natal, la naissance si longtemps attendue d’Isaac, l’épreuve qui consistait à l’offrir à Dieu, qui devient, sous la plume de l’auteur de l’épître, annonce de la résurrection du Christ et donc une bonne nouvelle pour nous.

            C’est cette donnée nouvelle que St Luc met en lumière dans les deux premiers chapitres de son évangile, appelés, comme je l’ai déjà signalé au cours des messes de Noël, « l’évangile de l’enfance de Jésus. » Cette donnée nouvelle parcourt tout le Nouveau Testament : Jésus-Christ est la réponse à l’attente d’Israël, il est le Messie annoncé et promis par les prophètes. Cette bonne nouvelle est distillée graduellement au cours des deux premiers chapitres de son livre. L’évangile de l’enfance selon St Luc atteint donc son apogée avec le récit de l’entrée de Jésus au Temple de Jérusalem qui nous est proposé comme évangile par la liturgie du jour.

            L’intérêt de Luc pour Jérusalem et pour son Temple mérite d’être relevé et souligné. L’évangéliste a situé à Jérusalem le début et la fin de son récit ; c’est de Jérusalem encore qu’il repart dans les Actes des Apôtres. De même, l’évangile de l’enfance commence par le service cultuel de Zacharie au Temple, marqué par l’annonce de la naissance de Jean-Baptiste, et s’achève par la célébration de la présentation de Jésus au Temple, sans oublier la célébration de la Pâque quand Jésus a douze ans. Le Temple est ainsi signifié, et c’est bien dans la continuité de la perception juive, comme le lieu d’une manifestation divine, d’une Épiphanie. Mais quelle manifestation ? C’est « l’accomplissement des jours », qui renvoie à la prophétie de Daniel, reprenant les termes de Jérémie. Après les jours de deuil de l’exil à Babylone, la punition du peuple et terminée, le salut lui est accordé ; il est significatif que cette annonce soit attribuée à l’ange Gabriel, qui jouera aussi un rôle éminent dans l’évangile de l’enfance comme messager de Dieu. Pour Luc, l’accomplissement des jours a commencé, comme je l’ai dit, avec l’annonce de la naissance inattendue du Baptiste et atteint une première plénitude avec l’entrée de Jésus dans le Temple. Mais qui donc est cet enfant que ses parents présentent au Seigneur pour se soumettre au rituel demandé par la loi mosaïque ? Pour le comprendre, il faut écouter avec attention les paroles que le vieillard Syméon adresse à la jeune mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction, et toi, ton âme sera traversée d’un glaive. » En effet, dans la pensée de Luc, lorsque Jésus vient au Temple, il y entre pour un jugement : selon l’évangéliste, les mêmes dons de Dieu sont source de vie ou de mort suivant les dispositions de celui qui les reçoit. Et la division qui se produira dans le peuple blessera Marie au plus profond d’elle-même, car comme mère du Messie et fille de Sion, elle souffrira plus que les autres membres du peuple de la façon dont va se réaliser la mission messianique de son fils.             Si la loi de Moïse a été évoquée et même citée au début du passage, en fait le déroulement des rites n’est pas décrit, aucun membre du sacerdoce juif n’est mentionné, l’intérêt du texte se porte sur la rencontre avec deux personnages emblématiques, Syméon d’abord puis la prophétesse Anne. Syméon vient, poussé par l’Esprit, lui l’homme juste et religieux, il attend que se réalisent les prophéties. Il bénéficie d’une grâce unique, il sait qu’il verra l’instant, où, avec la venue du Messie, l’histoire va entrer dans une étape nouvelle. Il prend dans ses bras le nouveau-né du monde nouveau, et prononce successivement un cantique et un oracle. Il sait que sa tâche de veilleur est parvenue à son terme et que, tel Abraham, il peut s’en aller en paix vers ses pères pour être enseveli. Dans son cantique, Syméon bénéficie d’une lumière encore inédite sur le rôle de l’enfant : il sera le serviteur que Dieu a destiné à éclairer les nations. Les païens ne seront pas seulement les témoins, mais les bénéficiaires du salut définitif, au même titre qu’Israël. Il ya là une extraordinaire anticipation du programme d ‘évangélisation annoncé par le ressuscité à la fin de l’évangile et au début des Actes des Apôtres, et c’est un indice du soin apporté par Luc à la composition de son œuvre. La rencontre avec la vieille prophétesse Anne est aussi une manière symbolique de montrer que le mystère pascal est en route, chacun des noms propres cités en est un éclairage : Anne, c’est celle à qui Dieu fait grâce ; elle est fille de Phanuel, c’est-à-dire Dieu est lumière ; enfin, elle appartient à la tribu d’Aser (ou Asher) dont le nom signifie bonheur ! Grâce, lumière, bonheur, voilà ce que nous sommes invités à accueillir et à répandre en cette fête de la Sainte Famille !

            Après une dernière allusion à la loi de Moïse, c’est le retour en Galilée ; contrairement à Jean qui va demeurer dans les déserts, Jésus reste en famille à Nazareth et le texte se termine par un refrain sur sa croissance qui sera repris de manière presque identique à la fin du chapitre après le pèlerinage pascal à Jérusalem : la grâce de Dieu était sur lui. Puisse la grâce de Dieu, par le don de l’Esprit demeurer sur nous et sur nos familles pour qu’elles deviennent saintes elles aussi ! AMEN !

                                                                                                          Pierre Chollet