Père Chollet le 30 avril 2017

 St Jacques, 18 h., St Pierre 11 h.

 

            Le temps pascal continue de se déployer et le troisième dimanche se propose de nous faire entrer encore plus profondément dans le mystère de la Résurrection. C’était déjà la demande instante de la prière d’entrée, « Affermis-nous dans l’espérance de la Résurrection . » Cette prière est bien nécessaire, car la Résurrection de Jésus n’est pas une réalité évidente. Nous l’avons vu avec Thomas et ses réticences ; pour la comprendre en vérité une démarche de foi de notre part est nécessaire.

            Chacun des textes de ce dimanche nous offre un chemin pour conforter notre foi et nous permettre de trouver le langage adapté pour l’exprimer à nous-mêmes et à nos contemporains.

            L’évangile dit des pèlerins d’Emmaüs, cette page célèbre entre toutes, mérite qu’on s’y attarde et qu’on l’analyse. Si je ne craignais d’être accusé de faire des allusions politiques, je dirais que ces deux hommes sont en marche, mais qu’ils ne savent pas où leur démarche va les conduire.  L’ombre et la lumière se mêlent dans cet évangile, comme dans le quotidien de nos vies, au long des deux grandes phases qui, entre autres, structurent cette page : la phase d’obscurité intérieure sur la route où il fait pourtant grand jour, et la phase de l’illumination à Emmaüs, alors que le soir vient et que la lumière décline. Aussi Jean Guitton pouvait-il écrire, en conclusion de son livre Jésus, en 1956 : »S’il fallait donner tout l’évangile pour une seule scène où il soit tout entier résumé, je n’hésiterais guère : je désignerais les disciples d’Emmaüs. »

            Comme dans bien d’autres pages évangéliques lues et méditées ces dernières semaines, le regard et les yeux, mais aussi l’intelligence et le cœur, c’est-à-dire toute la capacité de l’être humain à entrer en relation avec autrui, donc avec Dieu lui-même, jouent ici un rôle fondamental. Pendant le trajet de Jérusalem à Emmaüs, les deux disciples, qui ont fréquenté Jésus, qui devraient être capables de l’identifier du premier coup d’œil, ne le voient pas vraiment, bien qu’il les rejoigne sur la route ; ils ne le reconnaissent pas, leurs yeux sont empêchés de le reconnaître, comme dit le texte. Par quoi sont-ils empêchés ? Par leur chagrin un peu égoïste,  par leur repliement sur eux-mêmes et leur incapacité à entrer dans la vérité des promesses messianiques ; »Et nous qui espérions... » Jésus est absent pour leur cœur...

            Mais quand à la fin du récit ils le reconnaissent à la table de l’auberge, au moment du geste de la fraction du pain, quand leurs yeux s’ouvrent, alors Jésus a disparu et devient absent à leur regard. Et la grande question qui se pose, aujourd’hui comme hier, c’est « Comment l’identifier, comment le reconnaître ? »

            Dans la magistrale catéchèse que représente ce texte, Luc nous propose une réponse qui peut se résumer en trois éléments ou étapes nécessaires : la relecture des événements et de toute la vie en fonction des Écritures ; le geste de la fraction du pain dans l’Eucharistie partagée ; enfin l’échange et la confirmation dans la communauté de l’Église.

            Le passage de la lumière extérieure qui ne permet pas de voir à la lumière intérieure qui conduit au le discernement se fait grâce aux paroles centrales du Seigneur : »Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’on déclaré les prophètes ! Le Messie ne devait-il pas souffrir tout cela pour entrer dans sa gloire ? »

            Nous retrouvons la catéchèse apostolique primitive, telle que nous la transmet le livre des Actes. C’est celle de l’apôtre Pierre au jour de la Pentecôte : »Cet homme, livré selon le dessein de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois (...) C’est de lui que parle David dans le psaume (...) Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins. » C’est en scrutant les Écritures que l’on découvre le dessein éternel de Dieu et le mystère du Christ dans toutes ses dimensions. Mais Pierre n’en oublie pas pour autant les événements d’ici-bas : « Il s’agit de Jésus le Nazaréen cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles (...) au milieu de vous. » Là encore, il s’agit bien de savoir ce que nos yeux et notre cœur se rendent capables de discerner.

            En finale de l’évangile, nous retrouvons les trois éléments constitutifs du récit qui permettent de rencontrer le Seigneur vivant et de vivre de lui : nous sommes appelés à relire en fonction des Écritures les événements, ceux survenus à Jérusalem, bien sûr, mais aujourd’hui surtout ceux de notre vie ; à refaire les gestes du partage dans la fraction du pain, à ouvrir notre table et à partager « en mémoire de lui » ; à retrouver les échanges dans la communauté de l’Église, car nous ne sommes jamais seuls à avoir vu le Seigneur et à l’avoir reconnu. Ils étaient deux à marcher vers Emmaüs et nous sommes aujourd’hui bien plus de deux ou trois à nous réunir en son nom ! Un chrétien ne peut pas s’isoler !

            Dans sa lettre, que nous continuons à lire jusqu’au 7ème dimanche de Pâques, St Pierre présente lui aussi le mystère de Pâques, de manière tout-à-fait parallèle aux catéchèses qui ont été retenues et mises dans sa bouche dans les Actes de Apôtres, comme elles le seront ultérieurement dans la prédication de St Paul. Il insère la Passion dans le plan divin du salut et le présente comme objet de foi. Jésus est bien le véritable agneau de notre libération, souvenir de la première Pâque, celle du désert. Par sa mort et sa résurrection, Jésus nous obtient la libération du péché et nous permet de grandir dans l’espérance en Dieu et Pierre nous invite à vivre dans la crainte de Dieu. Il ne faut pas se méprendre sur ce terme : il ne s’agit pas de la « peur du gendarme », comme si Dieu nous attendait au tournant. Le terme employé vise en fait le respect filial de celui que nous pouvons invoquer comme notre Père. (Cette révélation de Dieu comme un vrai Père est une des constantes de la prédication de Jésus). La sainteté du chrétien consiste à vivre dans ce respect filial pendant le temps où nous résidons ici-bas comme étrangers. Pierre nous rappelle que notre vraie citoyenneté est dans les Cieux et que nous devons nous en rendre dignes. Pas de faux-semblant ! « Dieu saura juger impartialement chacun selon ses œuvres. » A nous de vivre d’une manière cohérente avec notre foi ; il ne s’agit pas de légalisme ou de formalisme ; la vraie vie chrétienne consiste à vivre dans la soumission à la Parole, en rejetant les fausses sécurités ou les masques dont il est si facile de s’affubler. Elle est aussi espérance, car Dieu est le Tout-Puissant et le vrai fidèle.

            Avec les pèlerins d’Emmaüs, nous sommes sur la route. Puissent nos cœurs être tout brûlants de l’amour du Christ qui vient à notre rencontre et se donne à nous dans sa Parole et dans son Eucharistie !

                                                                                                         Pierre Chollet