Père Chollet le 29 janvier 2017

28-29 janvier 2017. St Jacques, messe de 19 h. ; St Pierre, messes de 9 h. et 11 h.

 

            Jusqu’au début du Carême, les textes choisis pour la liturgie nous proposent de larges extraits du Sermon sur la Montagne de l’évangile selon St Matthieu dont le porche d’entrée n’est autre que ce fameux texte des Béatitudes, médité chaque année également à l’occasion de la fête de la Toussaint.

            Texte mystérieux et fascinant, qui veut définir la juste attitude à adopter dans la vie quotidienne devant Dieu. Texte qui est comme un résumé de l’Écriture toute entière, tant il est ancré dans la prédication des prophètes, dans la littérature dite de sagesse, et, en ce qui concerne le Nouveau Testament, dans l’expérience de Jésus lui-même.

            Par ailleurs, son enracinement dans la réalité de la société ne saurait être mieux décrit que par la manière dont St Paul présente la communauté chrétienne de Corinthe, qu’il a fondée après son passage infructueux et décevant à Athènes. Dans cette ville, en effet, les Grecs rencontrés par Paul étaient les amateurs de beaux discours et de raisonnements impeccables réunis sur l’Aréopage, la colline des joutes oratoires ; à Corinthe, au contraire, Paul s’est efforcé de quitter les belles demeures (même si certaines ont pu lui servir de « quartier général » et devenir des lieux de rassemblement de l’Église locale) pour aller « aux périphéries », particulièrement dans le quartier des deux ports, où grouillaient des foules qui ne comptaient ni « sages, ni puissants, ni gens de haute naissance. »

            Au contraire, dans ces quartiers, Dieu a choisi ce qui est fou et faible. On pense à Diogène l’excentrique, mais lui était surtout un provocateur désireux de scandaliser ceux le croisaient. Ce n’est pas le modèle qui est proposé ici. Il ne s’agit pas de se mettre en avant pour tirer argument de sa faiblesse ou de sa pauvreté. Il faut accepter celle –ci en comprenant que c’est Dieu qui accorde gracieusement la vraie force pour vivre ; ne pas compter sur ses propres forces, mais tout attendre de la grâce de Dieu et surtout comprendre qu’elle peut agir là où ne nous y attendons pas : la grâce de Dieu déjoue bien souvent nos calculs...

            L’accent est mis résolument par Paul sur l’initiative divine (on reconnaît là, une fois de plus, l’influence de l’événement si imprévisible de sa propre conversion pour l’interprétation des faits) ; la faiblesse des chrétiens est un moyen choisi par Dieu pour révéler et déployer la puissance qui agit dans l’Évangile. Posons-nous la question : sommes-nous persuadés de cette puissance et sommes-nous prêts à la laisser agir en nous ?

            Mais aussi nous reconnaissons dans ce texte, les insistances du pape François à demander aux chrétiens de sortir de leurs conforts douillets. C’est tout le sens de l’option préférentielle pour les pauvres, qui demeure la première des orientations diocésaines et qui constitue le cœur d’une des cinq dynamiques pastorales de la paroisse, la dimension du service (imprégnez-vous du schéma reproduit cette année dans chaque feuille paroissiale !)

            Si l’on y regarde de près, on peut dire que le texte des Béatitudes nous conduit aussi vers des périphéries et nous invite à nous y situer : c’est là que réside le vrai bonheur ! Paradoxe qu’il nous faut regarder en face, et qui s’inscrit, je le répète, dans toute une tradition biblique, par la mention de la montagne, d’abord. Matthieu, en bon Juif, évoque le don de la loi sur le Sinaï, néanmoins en élargissant l’auditoire, qui comprend d’un côté les foules et de l’autre les disciples, nommés ici pour la première fois. Sans doute Matthieu veut-il évoquer l’image bigarrée des premières communautés chrétiennes et rappeler que la Bonne Nouvelle est destinée à tous et qu’elle peut faire son chemin là où elle le veut.

            Le genre littéraire des Béatitudes est bien connu du Premier Testament : qu’il suffise de citer le psaume 1 « Heureux l’homme qui ne prend pas le parti du méchant ...il est comme un arbre planté près des ruisseaux », à quoi fait écho le prophète Jérémie : »Béni l’homme qui compte sur le Seigneur...pareil à un arbre planté au bord de l’eau. »

La Béatitude est comme une source, ce n’est pas une œuvre humaine, c’est d’abord un don de Dieu, une bénédiction. C’est aussi un appel tel que l’avait lancé Michée : »On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien ...respecter le droit, aimer la fidélité (ou la miséricorde.)

La Béatitude veut situer l’homme en vérité dans son rapport avec Dieu et avec la totalité du réel auquel il ne peut pas échapper, sauf à vouloir faire l’ange et nous savons depuis Pascal que cela conduirait à faire la bête ! C’est le réel que nous saisissons dans les différents termes utilisés pour traduire les harmoniques de la véritable attitude du disciple : doux, affligés, affamés et assoiffés, miséricordieux, purs, pacifiques, persécutés et cette attitude, c’est toujours face à Jésus qu’elle se prend, en contemplant son visage. Matthieu fonde le bonheur sur la présence du fils de Dieu au cœur de l’histoire humaine, y compris au cœur des situations qui semblent les plus humainement désespérées.

Les Béatitudes ne sont donc en rien une sorte d’utopie qui pousserait à vivre dans l’abstraction ou à se résigner (même si cela a pu être présenté ainsi : souffrez maintenant, vous serez soulagés plus tard !) Elles nous proposent un engagement à faire advenir le Royaume de libération et de réconciliation proclamé par Jésus, au mépris de sa propre vie, en payant de sa personne. Elles ne se réduisent aucunement à un effort humain dans l’ordre politique ou social, comme si l’avènement du Royaume dépendant de nos propres forces. Elles proposent à l’humanité une exigence d’engagement, mais l’initiative revient à Dieu et les forces nécessaires sont données par lui ! Dans les Béatitudes, nous redécouvrons la paternité universelle de Dieu, telle qu’elle nous est révélée en Jésus et par lui. En fait, c’est en découvrant dans les Béatitudes le portrait de Jésus fils du Père que nous pourrons les accueillir et en faire autant que possible notre règle de vie, soutenus par l’exemple du Christ et fortifiés par sa grâce.

 

                                                                                              Pierre Chollet