Pere Chollet le 25 février 2018

25 février2018. St Jacques 11 h., St Pierre 18 h. 30.

 

 

            Prenons le temps de nous laisser pénétrer par la lumière du récit de la Transfiguration. A St Jacques nous en avons une représentation sous les yeux, dans le chœur, elle peut être une étape dans notre réflexion et notre méditation.

Cet épisode évangélique, qui fait l’objet d’une fête à part entière le 6 août de chaque année, est particulièrement vénéré en Orient, toujours très sensible aux aspects les plus lumineux de la foi chrétienne. Il fait partie du noyau central de l’évangile de Marc, entre la confession de foi de Pierre et l’énoncé d’un certain nombre d’exigences pour suivre le Christ dans son chemin vers Pâques. Avant de révéler à tous ceux qui veulent faire route avec lui ce que sera ce chemin de croix de toute vie humaine, Jésus dévoile brusquement à ceux de ses disciples qui sont les trois les plus proches, l’intimité de son être et le sens de sa vie et de sa mort. Il ne s’agit évidemment pas d’un spectacle « son et lumière », appuyé sur des éléments extérieurs, comme des projecteurs, mais de la révélation « par l’intérieur » de la vérité la plus profonde de Jésus. D’ailleurs Marc insiste bien sur le fait que sur terre, en dépit des publicités les plus outrancières pour les produits de lavage, il est impossible d’obtenir un tel éclat : celui-ci est proprement céleste et divin ; il ne se découvre qu’au regard de la foi.

            Il est dommage que la nouvelle traduction liturgique ait supprimé la mention des « 6 jours » qui ouvre la séquence dans le texte grec ; elle faisait vraisemblablement allusion à la période séparant le jour du Grand Pardon de la fête des cabanes ou des Tentes, à laquelle se rattache sans doute la proposition de Pierre de construire « Trois Tentes », et sans vouloir tomber dans une précision chronologique inutile et superflue, donnait un repère intéressant, montrant comment Jésus s’insérait dans la vie liturgique de son temps. C’est donc sans doute à cette circonstance que Pierre essaie de se raccrocher, tellement lui et ses compagnons sont décontenancés devant l’événement. Mais à vrai dire, quand Dieu apparaît dans la vie d’un homme, il y a de quoi être bouleversé et tremblant comme Marc nous le rappelle : »Il ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. » Le premier signe de l’ouverture sur le monde céleste, à part la transfiguration elle-même de Jésus, était la présence des deux personnages emblématiques de la première alliance, Moïse et Élie, représentant la Loi et les Prophètes, ce que le judaïsme a de plus sacré ; à ce premier signe vient s’adjoindre le second, à savoir la mention de la nuée, signe de la présence tutélaire de Dieu au cours de la marche dans le désert, et, selon Isaïe, remplissant le temple de Jérusalem pour bien montrer qu’il est consacré par celui qui ne se laisse pas enfermer mais accepte de se révéler d’une part par un signe tangible et d’autre part de se laisser rencontrer dans le lieu qu’il a lui-même choisi. Le ciel est sur la terre, Dieu se laisse voir sans provoquer la mort de l’homme et la voix du Père désigne celui qu’il faut écouter. La parole qui avait été adressée à Jésus lors de son baptême interpelle maintenant les disciples. Accepter que cet homme qui les a rassemblés et dont ils partagent l’existence soit le Fils de Dieu, les entraine vraiment à sa suite, les apôtres ont peut-être commencé à le percevoir à ce moment-là, mais ils ne sont pas encore prêts à l’accepter totalement. Ils ne comprennent pas ce que signifie « ressusciter d’entre les morts » et d’ailleurs Jésus leur a demandé de ne pas partager pour le moment leur expérience de la vision.

            Cela interroge évidemment notre vocation de disciples-missionnaires. Celle-ci ne peut pas se traduire seulement par des paroles, fussent-elles très fondées théologiquement, mais doit exprimer une véritable rencontre avec le Christ et le désir de le suivre jusqu’à la Croix. La perception profonde de la personne de Jésus nous renvoie sur le chemin de la vie quotidienne, dans l’épreuve de la foi, où Jésus reste seul avec nous, comme il est redescendu seul de la montagne avec les disciples. Moïse et Élie ont regagné leur séjour céleste... Cependant, puisque la résurrection nous est maintenant donnée, notre vie n’est plus condamnée au silence. Avec modestie, crainte et tremblement nous pouvons témoigner que nous fondons notre existence sur cette présence mystérieusement agissante.

            Cette lumière de la Transfiguration doit nous permettre de mieux entrer dans la compréhension des deux premières lectures, dont il importe de déjouer les pièges éventuels. A quelle image de Dieu y sommes-nous confrontés ? Il faudrait relire l’intégralité du chapitre 8 de l’épître aux Romains qui se termine par un hymne à l’amour de Dieu dont nous sont présentés les premiers versets. Paul l’a affirmé un peu plus haut : »Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. » Seul celui qui aime Dieu sans restriction peut comprendre l’amour que Dieu nous manifeste en nous donnant son fils, qui lui-même « intercède pour nous. » Nous ne sommes plus ici dans une logique humaine du « donnant-donnant », mais dans celui de la confiance non pas aveugle, mais totale, dans la logique de l’amour, celle du cœur qui n’est plus celle de la raison et du calcul. Sommes-nous prêts à entrer dans cette jubilation et à proclamer que vraiment les pensées mesquines de l’homme ne sont pas celles du Dieu d’Israël et notre Dieu. Isaïe, déjà ne disait pas autre chose...

            Nous sommes donc prêts maintenant à aborder le texte de la Genèse, le sacrifice d’Isaac, qui est l’un des plus complexes de la Bible et l’un des plus difficiles à comprendre. Les commentateurs nous rappellent que ce récit se rattache d’une manière très lâche à l’histoire d’Abraham et qu’on pourrait très bien l’éliminer sans que le sens de l’élection du patriarche en soit modifiée. Dans une forme ancienne, en effet, ce récit avait pour but de légitimer le remplacement des sacrifices d’enfants, dont nous avons de nombreux témoignages chez les peuples entourant Israël, par des sacrifices de béliers et d’agneaux : on n’offre pas d’êtres humains en sacrifice au Seigneur d’Israël ! Voilà l’arrière-plan. Cependant, le récit a été repris sous forme d’une épreuve pédagogique infligée à l’homme par Dieu pour sonder sa foi ; c’est tout le sens et la démarche du livre de Job : celui-ci ne cesse de proclamer qu’il ne comprend pas l’attitude de Dieu à son égard. (Peut-être connaissons-nous parfois cet état d’esprit...)

            Mais déjà les exégètes juifs ont compris qu’il ne fallait pas réduire cette histoire douloureuse à une affaire d’obéissance aveugle de la part d’Abraham ; en lui donnant comme titre « la ligature d’Isaac », ils ont bien compris que le Fils avait autant d’importance que le Père, et peut-être même davantage. Et ils ont toujours assimilé le peuple d’Israël à Isaac ! L’exigence du Seigneur apparaît en effet totalement incompréhensible, il semble s’acharner sur sa promesse, pourtant mainte et mainte fois renouvelée et la remettre radicalement en cause. Déjà invité à abandonner son histoire et son passé par l’appel qu’il a reçu, (rappelez-vous le chapitre 12 de la Genèse) Abraham se voit contraint, semble-t-il, d’anéantir son avenir. Cependant, l’importance du personnage d’Isaac est bien marquée, dans la deuxième partie du texte, par la reprise de la promesse qui vient de la grâce de Dieu. C’est sur cette grâce que, comme le peuple d’Israël, nous sommes maintenant invités à fonder notre existence et à la recevoir de sa main ; nos mérites n’y sont pour rien. Oui, l’amour de Dieu a fait merveille ; chantons et exultons dans l’attente de Pâques ! AMEN !

 

                                                                                                          Pierre Chollet