Père Chollet le 25 et 26 novembre 2017

25-26 novembre 2017. St Pierre 18 h. 30 et 9 h.

 

 

Pour la solennité du Christ, roi de l’univers, dernier dimanche de l’année liturgique, qui est comme un couronnement des 52 dimanches précédents, l’Église nous propose en cette année « Matthieu », la 3ème parabole du chapitre 25 de l’évangile écrit par le publicain devenu apôtre et évangéliste. Celui-ci y révèle encore une fois tout son art de la mise en scène. Cette mise en scène ne doit pas forcément être prise au pied de la lettre dans tous ses détails, elle est là d’abord pour éveiller notre attention et nous éviter une lecture distraite.

            Mais rappelons d’abord l’origine de cette fête, qui s’enracine dans l’histoire troublée et souvent inhumaine du XXème siècle. On la doit au pape Pie XI, qui a pris vigoureusement parti contre les deux grands systèmes politiques qui menaçaient d’asservir l’humanité à cette époque, le marxisme soviétique et le nazisme triomphant en Allemagne au cours des années 30. Pour dénoncer ces systèmes qui prétendaient éliminer Dieu de la vie politique et de la vie humaine en génral, Pie XI se référait à l’évangile que nous connaissons bien et qui nous demande de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Je vous renvoie au 29ème dimanche.) Le concile Vatican II a voulu élargir la notion de royauté appliquée au Christ en se situant dans l’esprit de la fameuse hymne de l’épître aux Colossiens : «Tout est créé par lui et pou lui, il est lui, par devant tout, tout est maintenu en lui  et il est lui la tête du corps qui est l’Église. » Il est donc important que cette solennité nous aide à contempler le Christ et à renouveler notre attachement à lui.

            Le recours à la parabole dite « du jugement dernier » nous permet d’ailleurs de ne pas nous égarer dans des spéculations hasardeuses et nous ramène dans le champ de la réalité de nos relations ici-bas avec nos frères et avec Dieu. Déjà, la fin du Sermon sur la montagne annonçait le jugement des disciples qui auraient oublié que la foi chrétienne est un agir se résumant dans l’amour du prochain : »Il ne suffit pas de me dire : »Seigneur, Seigneur » pour entrer dans le royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (7, 21) Maintenant, cette fresque du jugement conclut en un ultime testament l’enseignement donné en public aux disciples et insiste, comme l’ont déjà fait les deux paraboles précédentes sur le caractère inéluctable, mais imprévisible, de son retour. Ce retour doit être compris d’ailleurs à deux niveaux, que l’on ne peut accueillir et comprendre que dans une perspective de foi : il y a le retour à la vie après la mort, la résurrection (voir la 2ème lecture, j’y reviendrai tout-à-l’heure) et le retour à la fin des temps pour révéler la vérité ultime des choses. Il n’est pas évident de savoir quelle extension donner à l’expression « toutes les nations. » Représentent-elles tous les peuples de la terre, indistinctement, ou bien seulement les chrétiens supposés répandus dans tout l’univers connu à l’époque ? Les païens sont-ils pris en compte ? La question est discutée chez les exégètes.

            La composition du tableau est simple et symétrique. L’introduction décrit la venue et la fonction du fils de l’homme ; suivent deux dialogues parallèles, destinés à faire ressortir les oppositions, d’abord avec les « bénis » puis avec les « maudits. » Le tout s’achève par l’exécution du verdict. La parabole composée par Matthieu s’inspire de plusieurs sources : l’avènement du roi de gloire rappelle les psaumes de l’’entrée au sanctuaire, ceux de l’intronisation du Seigneur comme roi d’Israël et même de l’univers entier, sans oublier le langage des visions apocalyptiques de prophètes comme Isaïe ou Daniel. Ces représentations traditionnelles signifient la présence décisive de Dieu en Jésus, face auquel tout homme doit finalement se situer, en lui reconnaissant le droit de discerner la valeur de sa vie, donc en faisant de lui son véritable maître et souverain. Nous sommes bien dans l’esprit de la solennité du jour.

            L’image de la sélection du troupeau par le pasteur qu’est le Seigneur nous est connue par Ézéchiel (1ère lecture), même si les catégories du bétail ne sont pas tout-à-fait les mêmes : Ézéchiel opère une sélection entre brebis et brebis et entre béliers et boucs, tandis que l’évangile sépare les brebis des boucs, ou plus exactement des chevreaux : le texte évoque des animaux jeunes, en pleine vigueur et non pas des bêtes de retour.

            Mais l’essentiel, pour la bonne compréhension du passage, est de percevoir qui sont ceux que le Fils de l’homme appelle « les plus petits d’entre mes frères » ou « ces plus petits. » En se fondant sur l’emploi de cette expression dans l’évangile, en particulier dans le discours de mission (ch. 10) et le discours communautaire, au ch.18, beaucoup en ont conclu qu’il s’agissait ici aussi des disciples de Jésus, c’est-à-dire ceux qu’il demande d’accueillir, fût-ce simplement en leur donnant un verre d’eau. D’ailleurs, l’expression « mes frères » accolée à la mention des « plus petits » désigne généralement les disciples. Ainsi donc le jugement décisif paraît porter sur l’accueil des envoyés du Christ et à travers eux, sur celui de sa personne et de son message : au-delà des œuvres de miséricorde envers les disciples souffrants, on atteint Jésus lui-même qui s’est fait petit le premier, et qui, au-delà des groupes de ses premiers disciples, a appelé tous les hommes à le rejoindre : les catégories ne sont pas fixées une fois pour toutes, et il ne nous appartient pas de déterminer jusqu’à quel point notre frère est disciple du Christ, car seul le regard du Père peut le révéler. Jésus lui-même s’est penché sur les souffrants et les pauvres et les a accompagnés, car il découvrait en eux des disciples en puissance.

            Le Pape François traduit cela dans « la joie de l’Évangile » : »Notre réponse d’amour ne devrait pas non plus s’entendre comme une simple somme de petits gestes personnels en faveur de quelque individu dans le besoin, ce qui pourrait constituer une sorte de charité à la carte (...) La proposition est le royaume de Dieu. IL s’agit d’aimer Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous, la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de dignité pour tous (...) Le projet de Jésus est d’instaurer le Royaume de son Père. (...) (§ 180) L’ensemble de cette exhortation apostolique nous permet d’une certaine manière d’entrer dans l’esprit de cette fête du Christ, roi de l’univers, en en mesurant tout l’ampleur : le dessein du salut consiste bien dans »la récapitulation de toutes choses, celles du ciel et celles de la terre, sous un seul Seigneur qui est le Christ (Eph. 1, 10.)

            Si la scène du jugement final, inspirée du livre de Daniel, qui sépare les hommes en deux catégories nettement distinctes nous paraît un peu trop tranchée, rappelons-nous qu’elle fait partie du scénario habituel des apocalypses et qu’il ne faut peut-être pas la prendre au pied de la lettre ! La figure de Dieu comme pasteur de son peuple, développée par le psaume peut en revanche nourrir notre méditation de cette semaine : les images empruntées à la nature, à la vie quotidienne et au culte sont particulièrement apaisantes et nous permettent également d’entrer dans la perspective de la deuxième lecture.

            Dans cette finale de la première aux Corinthiens, Paul exprime d’une autre manière comment la royauté du Christ s’exerce sur chacun d’entre nous. Après avoir établi, au début du chapitre, par des témoignages nombreux la réalité de la résurrection du Christ, il en tire les conclusions pour la résurrection des chrétiens. Pour comprendre l’ampleur de ce mystère, il faut le situer dans l’histoire du salut : la résurrection du Christ est exactement au centre de cette histoire, commencée avec la création, c’est-à-dire les débuts de la relation de l’être humain à Dieu, histoire marquée par le drame de la mort. En face de ce drame, le Christ se présente comme la source de la résurrection et de la vie éternelle. Et si le Christ a ainsi obtenu la victoire, c’est parce que le Père lui a donné tout pouvoir, y compris sur les puissances célestes qui pouvaient être, à l’époque, l’objet d’un culte chez certains peuples. Et il n’est pas sûr que certaines personnes, aujourd’hui encore, ne se laissent pas séduire par de telles élucubrations concernant l’univers astral ...

            La plus belle expression de la royauté du Christ, c’est donc sa victoire sur la mort. Pensons à l’icône de la résurrection, si chère à l’Orient chrétien, où l’on voit le Christ ressuscité surgissant du gouffre de l’enfer, dont les portes sont brisées et ramenant au jour Adam et Ève. La mort a été le premier ennemi, elle est déjà et sera vaincue dans la résurrection. Alors le Fils régnera avec le Père et Dieu sera tout en tous.                      AMEN                         Pierre Chollet