Père Chollet le 24 février 2019

24 février 2019 St Pierre 11h et 18h30

 

Depuis le début du temps ordinaire de la vie de l’Église à la mi-janvier, pour la table de la Parole, les premières lectures nous ont proposé un véritable florilège de textes du Premier Testament : beaucoup d’extraits des Prophètes, dimanche prochain Ben Sirac le Sage (appelé aussi le livre de l’Ecclésiastique) et aujourd’hui un épisode de la rivalité entre le roi Saül et David, tiré du premier livre de Samuel, un texte haut en couleur qui veut opposer deux personnalités en mettant en valeur la magnanimité de David, signe de son élection par Dieu qui lui permettra de succéder à Saül.

La prise de conscience de diversité de ces textes devrait nous permettre de mieux comprendre la variété des genres littéraires des livres de la Bible – dont je rappelle qu’elle est avant tout une bibliothèque, c’est-à-dire le regroupement d’ouvrages d’origine très diverse -, et nous aider à lire de manière fructueuse chacun des livres dans lesquels nous parvient la révélation divine, en découvrant en particulier son approfondissement au long des siècles.

Le passage proposé aujourd’hui du 1er livre de Samuel s’apparente au genre de l’épopée antique ou du roman médiéval de chevalerie avec le récit d’exploits héroïques, mais aussi la dose nécessaire de merveilleux ; autant dire qu’il ne faut pas y chercher un récit totalement vraisemblable, mais découvrir quelques aspects de la mentalité des Israélites du 1er millénaire avant Jésus-Christ. David se montre scrupuleusement respectueux d’un des signes de la présence de Dieu au milieu de son peuple, c’est-à-dire la personne du roi qui a reçu l’onction. C’est une invitation, pour nous encore aujourd’hui, à scruter ce qui peut faire signe aujourd’hui dans la société, dans notre environnement ou dans le monde. Exercice difficile qui suppose d’ailleurs que nous acceptions de nous laisser interroger, voire contester par d’autres ! Le texte veut nous faire apprécier la nature généreuse de David, que d’autres textes nous rappelleront quand il sera devenu lui-même effectivement roi de Jérusalem. Au-delà même de l’image idéalisée du roi David, modèle du monarque selon le cœur de Dieu, le texte nous fait entrevoir comment doit se comporter l’Israélite fidèle, modèle du croyant de tous les temps, lorsqu’il se trouve dans une situation difficile ou confronté à des choix cruciaux. Ce thème rejoint celui, très fréquemment attesté dans la Bible, du juste persécuté ou en butte à une situation inextricable à vues humaines, parmi les cas les plus extrêmes, pensons à Abel, le juste, victime de son frère Caïn ; à Abraham, mis en demeure de sacrifier son fils unique, à Joseph, vendu par ses frères à Moïse continuellement assailli par les récriminations de ses frères hébreux... David lui-même n’a-t-il pas été traqué par la jalousie de Saül et à la fin de sa vie ridiculisé par les partisans de son fils Absalom ?

Le juste persécuté par excellence c’est évidemment Jésus lui-même et dans la magnanimité de David nous trouvons comme une préfiguration du pardon accordé par le Sauveur à ses persécuteurs et ses bourreaux, puisque la situation de départ, dans le livre de Samuel, c’est l’intention de Saül d’éliminer celui en qui il voit un concurrent redoutable.

L’évangile nous place dans un climat spirituel analogue. Le texte proposé aujourd’hui est l’exacte suite de celui de dimanche dernier ; rappelez-vous ses quatre béatitudes et ses quatre lamentations. Ces textes font partie du Sermon dans la plaine où St Luc reprend un certain nombre des éléments dont St Matthieu, en leur donnant plus d’ampleur, a composé le Sermon sur la montagne. Plain ou montagne, le cadre diffère, mais l’idée de fond est identique : il s’agit d’exprimer un certain nombre de principes essentiels qui vont gouverner la vie du croyant s’il décide de se mettre à l’école de Jésus, c’est-à-dire de devenir disciple d’abord, et disciple-missionnaire ensuite.

La proclamation par Jésus d’une vie nouvelle va entrainer la recherche, pour chacun et chacune d’entre nous, mais aussi pour nos communautés et pour toute l’Église, dont savons les tourments aujourd’hui, d’une authenticité toujours plus exigeante dans les choix et les attitudes. Il ne s’agit pas d’abord d’édicter des articles de loi, ou de formuler un code à suivre aveuglément, mais de créer un état d’esprit radicalement nouveau tout en rappelant des exigences qui tiennent à la nature même de l’être humain et de ses relations avec Dieu. Aussi les formulations peuvent-elles sembler parfois abruptes.

La première strophe du texte commence par l’exigence la plus typique de la vie chrétienne, l’amour des ennemis. Jésus manifestera sur la croix cette forme suprême de l’amour en priant pour ses ennemis, qui d’ailleurs s’origine déjà dans l’Ancien Testament, mais de manière beaucoup plus restrictive. Ce commandement illustre la règle d’or du verset 31 « ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le semblablement pour eux. » En soi, cette règle n’a rien d’original ; elle se retrouve dans la littérature grecque, ou dans la bouche des rabbins contemporains. Son utilisation par Jésus rappelle à qui voudrait l’oublier que l’évangile veut promouvoir un type universel d’humanité qui n’est pas vaincue par le mal, mais qui vainc le mal par le bien. Mais, soyons réalistes !

Bien souvent, nous nous contentons d’agir comme les pécheurs : nous aimons seulement ceux qui nous aiment et cela nous semble amplement suffisant, alors que notre charité et tout notre comportement doivent s’enraciner en Dieu. C’est là le secret de la véritable vie chrétienne, avoir le souci de se relier à Dieu et de prendre Dieu lui-même comme modèle : »Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.  » Le terme essentiel étant bien sûr celui de « Père » qui nous révèle le visage de Dieu que Jésus veut nous faire comprendre. Certes, il est le « Très Haut », comme le qualifie le verset précédent, mais ce « Très Haut » n’est pas là simplement pour nous dominer ou nous écraser, nous sommes ses enfants bien-aimés et c’est là le secret de la conversion. Pour reprendre les termes des Béatitudes selon St Matthieu, serons-nous assez « pauvres de cœur », c’est-à-dire assez humbles, mais aussi assez audacieux, pour accepter de ne pas être notre propre référence, mais nous enraciner en Dieu ? C’est une tâche qui nécessite que nous nous nourrissions de la Parole de Dieu et que nous donnions une place toujours plus grande à la prière. Et je sais que vous êtes nombreux dans cette assemblée à avoir redécouvert la force et l’impact de la Parole de Dieu dans nos vies pour avoir accepté de lire ou relire intégralement un évangile ou un autre écrit biblique ; l’étape suivante étant bien sûr de partager cette lecture et ses conséquences pour chacun avec d’autre chrétiens : c’est pour cela que chaque chrétien, s’il en a la possibilité, est invité à rejoindre un groupe de partage, par exemple une petite communauté fraternelle de foi.

C’est ainsi, pour reprendre les images de St Paul dans la 1ère aux Corinthiens, que nous passons de l’être qui est fait d’argile, avec toutes ses pesanteurs, à l’image de celui qui vient du ciel. C’est l’œuvre de la résurrection du Christ, dont St Paul a longuement décrit les conséquences dans ce chapitre 15 de l’épître. (et je vous invite justement à relire ce chapitre dans son intégralité pour bien comprendre la démarche spirituelle à laquelle Paul nous invite.) Dans l’Esprit, et par notre baptême et notre participation fructueuse à la vie sacramentelle, nous avons déjà une certaine expérience de la vie de ressuscité, la vie bienheureuse où sera réalisée la parfaite unité avec Dieu et nos frères, unité qui ne peut se réaliser que dans l’amour proposé par les Béatitudes. Par notre foi en la résurrection plus forte que le péché et la mort, soyons les témoins du Christ ressuscité et les témoins de l’amour du Père pour que le Royaume de Dieu prenne réellement possession de l’humanité tout entière.

 

                                                                                                          Pierre Chollet