Père Chollet le 22 septembre 2019

Saint Pierre, le 22 septembre 2019 9h et 11h

 

  Nous sommes toujours surpris, voire décontenancés, quand nous voyons Jésus prendre comme sujet de ses paraboles des aspects de la vie économique dans ce qu’elle a de plus trivial. Pensons par exemple à celle que l’on appelle la parabole des ouvriers de la dernière heure, chez St Matthieu. Aujourd’hui, dans un texte qui lui est propre, St Luc prend comme point de départ de son récit une affaire de malversation financière avec en plus, semble-t-il l’éloge de la malhonnêteté du principal acteur.

            Ce texte, évidemment , ne peut pas ne pas nous faire réfléchir en raison des nombreuses affaires de toute sorte dont les médias nous informent à plus ou moins bon escient. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de pointer du doigt telle ou telle affaire ou de désigner des coupables avérés ou supposés ! Remarquons simplement que Jésus ne se promène pas dans un monde rêvé et aseptisé et qu’il est au contraire parfaitement au courant des turpitudes dont les humains sont capables.

            En évoquant cette situation Jésus se situe d’ailleurs dans la ligne des prophètes d’autrefois qui n’hésitaient eux non plus à dénoncer des situations d’injustice et de détournement de la loi divine. Le passage du chapitre 8 d’Amos lu aujourd’hui en est un témoin particulièrement parlant.

Rappelons brièvement qui était Amos. Originaire du sud de la Judée, il vécu au VIIIème siècle avant notre ère ; sans doute lui-même propriétaire de troupeaux, il a exercé son ministère dans le royaume du Nord, à Béthel, grand sanctuaire édifié pour concurrencer le temple de Jérusalem à la suite de la séparation des deux royaumes. Mais en dépit de la division politique, Israël reste un seul peuple aux yeux du Seigneur !

            Amos s’adresse vigoureusement aux négociants et aux brasseurs d’affaires pour qui rien ne compte que de vendre et de s’enrichir. Mais aucun des plans qu’ils font en secret n’échappe aux regards du Seigneur qui a libéré Israël pour en faire un peuple où chacun doit être solidaire de son frère et notamment des plus petits et des plus pauvres. Dans la fête de la nouvelle lune, comme dans le sabbat hebdomadaire, les gens sans scrupule ne voient que l‘interruption des transactions alors que ces temps de fête et de repos sont un signe de la liberté du peuple de Dieu. Amos dénonce les fraudes si souvent mentionnées dans la Bible au détriment des plus pauvres : les mesures sont trafiquées, les balances faussées, les produits dénaturés : on vendra les déchets de froment au prix du bon grain ! Ces accusations d’Amos peuvent évoquer certaines affaires récentes dans le monde de la distribution qui ont défrayé la chronique...Et même si les conditions de vie ont beaucoup évolué, ce texte peut également nous inciter à réfléchir sur la manière dont nous gérons nos emplois du temps : tout doit-il être sacrifié à la rentabilité, faut-il travailler 7 jours sur 7, quel laps de temps faut-il préserver pour la vie de famille et la vie religieuse ; Amos parlait du sabbat, que devient le dimanche dans nos sociétés ? Acceptons de nous poser la question sans nous laisser immédiatement entrainer par le climat consumériste ambiant. Peut-être aurons-nous des choix à réviser !

Le texte proposé aujourd’hui s’achève sur un avertissement qui doit être pris au sérieux : notre Dieu, qui n’est pas un Dieu lointain et indifférent au sort de l’humanité, se souviendra ; Dieu ne saurait tolérer que l’on se moque de lui en défavorisant les plus démunis. Nous avons là une pierre d ‘attente de la grande scène du jugement dernier au chapitre 25 de St Matthieu.

            Le texte évangélique proposé aujourd’hui se divise en deux parties distinctes mais qui s’appellent l’une l’autre : d’abord la parabole de l’intendant malhonnête, mais intelligent, puis quelques remarques illustrant le thème de la confiance et son contraire ainsi que des réflexions sur la richesse et l’argent.

            Comme je le faisais remarquer au début, cette parabole souvent reste incomprise ou nous dérange : comment Jésus peut-il prendre pour modèle une personne qui a trahi la confiance de son maître ? (Comment, dans d’autres circonstances, Jésus peut-il mette en avant les publicains dont la malhonnêteté était patente ?) C’est l’occasion de nous rappeler que tout n’est pas à prendre au pied de la lettre dans les paraboles ; si j’ose dire tout n’y est pas « parole d’Evangile » ! La parabole raconte une histoire qui a sa consistance propre et a pour but d’introduire un message qui, lui, sera la leçon à retenir. En aucun cas nous ne sommes invités à faire de fausses déclarations aux services compétents ou maquiller les produits que nous vendons. Mais dans notre vie de baptisés (nous avons la grâce d’être, suivant l’expression de l’évangile, des « enfants de lumière »), nous sommes invités à utiliser au mieux tous les moyens qui sont mis à notre disposition : très concrètement, dans nos paroisses St Pierre et St Jacques, avons-nous pris connaissance de tous les services ou groupes auxquels nous pouvons apporter nos compétences ? Sommes-nous prêts à de réels partages de nos talents ou de nos connaissances ? Sommes-nous prêts à prendre les bons moyens pour grandir dans la foi et laisser une place toujours plus grande au Christ dans notre vie ? Les disciples que nous sommes sont invités à utiliser leur intelligence dans ce monde de façon totale et plénière pour le Royaume et dans sa perspective avec une mise en garde très ferme sur les relations entre Dieu et l’argent : l’argent ne peut être qu’un moyen, jamais une fin ou un maître, sinon il réduira en esclavage celui qui se soumettra à lui : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent ». La première lettre à Timothée le dira de manière tout aussi vigoureuse : »la racine de tous les maux, c’est l’argent ». Mais si l’argent est pris comme moyen, alors il peut servir le Royaume et les disciples, avec lui on peut aider et montrer son amour de manière concrète en particulier à ceux qui sont dans le besoin. D’ailleurs Jésus lui-même, qui  »n’avait pas une pierre où reposer la tête », ne refusait pas d’être soutenu et aidé par tout un groupe de personnes qui subvenait à ses besoins quotidiens et à ceux de ses disciples et les soutenait de leurs ressources (Luc fait allusion à ce groupe qui comprenait plusieurs femmes) ; la société de pêche de Simon-Pierre et d’André devait d’ailleurs être elle aussi mise à contribution. N’oublions jamais ces aspects de la vie quotidienne qui, s’ils sont présentés de manière discrète et souvent allusive dans les textes, n’en doivent pas moins être pris en considération.

            Les différentes mises en garde concernant l’usage de l’argent et ses possibles dérives permettent de définir un certain style de vie que l’on pourra qualifier d’évangélique, caractérisé par la simplicité de vie et la confiance les uns dans les autres et envers Dieu. Servons le Royaume de Dieu avec les moyens mis à notre disposition ! Et pour nourrir ce style de vie qui devrait caractériser tous les fidèles chrétiens, nous avons à notre disposition les remarques et les recommandations de la première lettre à Timothée, notre deuxième lecture liturgique.

            Dans sa simplicité, la vie chrétienne se caractérise par le climat de prière qu’elle comporte. Quatre termes sont employés par l’auteur : demandes, prières, intercessions, actions de grâce et renvoient aussi bien à la prière individuelle qu’à la prière liturgique (n’oublions pas que l’action de grâce renvoie à l’eucharistie). Cette prière doit être universelle, puisqu’elle se fait en faveur de tous les hommes, et l’auteur pense spécialement aux gouvernants : d’eux, en effet, dépend pour une bonne part la liberté du chrétien dans sa vie religieuse quotidienne. Et la prière universelle de nos liturgie dominicales comporte, encore aujourd’hui, une intention pour les responsables de la vie publique. L’universalité de cette prière correspond par ailleurs à l’universalité du salut affirmée avec force dans cette épitre : »Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ! » et conduit au rappel fortement exprimé de l’unicité de Dieu et de l’unicité de la médiation du Christ dans son humanité : à l’affirmation de l’universalité du salut correspond donc celle du Dieu unique, révélée par la mission rédemptrice du Christ Jésus. Nous sommes là au cœur de la foi chrétienne et Paul laisse éclater sa joie d’avoir reçu la charge de l’annoncer. Chacun d’entre nous saura-t-il accueillir cette Bonne nouvelle du salut pour tous et s’en faire le disciple missionnaire en se renouvelant sans cesse dans la prière ?