Père Chollet le 22 octobre 2017

21-22 octobre 2017. St Pierre, messes de 18h30 et 11h.

 

 

            Après la parabole des invités qui déclinent l’invitation du seigneur et en subissent les conséquences, image du Royaume de Dieu qu’il faut apprendre à recevoir de la grâce de Dieu mais aussi pour lequel il faut se donner de la peine, le chapitre 22 de l’évangile se compose de quatre controverses : la liturgie en retient deux, une aujourd’hui et l’autre dimanche prochain. Rappelons-nous que tout cela se déroule dans l’enceinte du Temple, dans l’un des parvis ouvert au public et qui étaient fréquentés par des foules considérables. Il s’agit de « prendre Jésus au piège en le faisant parler. » Nous savons tous que » le silence est d’or », mais il est également indispensable, en cas de nécessité, de savoir exprimer son opinion, fût-ce parfois au détriment de notre tranquillité...

            L’identité des controversistes n’est par indifférente. On s’attend naturellement, sous la plume de St Matthieu à y trouver les pharisiens, mais la mention des Hérodiens, c’est-à-dire des partisans de la dynastie fondée par Hérode le Grand, lui-même présent dans les récits de l’enfance de Jésus, est plus surprenante. Elle atteste en tout cas de l’arrière-plan politique (ou politicien...) du piège ourdi pour mettre Jésus dans l’embarras. Il s’agit d’entraîner Jésus sur un terrain extrêmement glissant. Rappelons qu’à l’époque de Jésus le territoire de ce que l’on peut appeler la Terre Sainte était divisé en plusieurs entités politiques avec des régimes et des souverains divers, mais tous sous la domination de Rome et de son préfet, installé à Césarée maritime, lui-même sous l’autorité du gouverneur de Syrie résidant à Antioche (toutes ces précisions sont rappelées par St Luc au début du deuxième chapitre de l’Évangile.)

            La plupart des Juifs de l’époque considéraient la présence des Romains comme un mal inévitable, même s’il était difficilement supportable ; les publicains allaient jusqu’à collaborer avec eux, tandis que certains groupes extrémistes ne reconnaissaient que Dieu comme souverain (un peu à la manière de certains groupes ultra-orthodoxes en Israël aujourd’hui) et allaient jusqu’à refuser de toucher la monnaie romaine puisqu’elle portait une figure humaine, celle de l’empereur, ce qui entrainait un risque d’idolâtrie condamné par l’Ancien Testament. La monnaie courante ne portait pas de représentation figurée, (en particulier justement celle émise par Hérode) mais pour l’impôt impérial, la monnaie romaine portant le buste de l’empereur était de rigueur.

            Pour déjouer le piège qui lui est tendu, Jésus se fait donc présenter la monnaie litigieuse et d’une certaine manière, il retourne la situation : alors qu’on voulait le piéger en lui posant une question embarrassante, c’est lui qui met ses contradicteurs dans l’embarras en les obligeant à sortir la monnaie en question de leur propre poche ! Lui-même se contente alors de poser une simple question, ce qui rappelle le procédé qu’il utilisera dans le récit de la femme adultère chez St Jean : par sa question, Jésus déplace le débat et amène ses adversaires à prendre leurs responsabilités. Il est d’ailleurs dommage que la lecture liturgique ait omis la conclusion de l’épisode. St Matthieu ajoute en effet : »A ces mots, ils furent tout étonnés ; ils le laissèrent donc et d’en allèrent. » Ils ont trouvé plus habile qu’eux-mêmes et sont pris à leur propre piège.

            Bien sûr, la réponse de Jésus doit être prise au sérieux. Tout en étant claire, elle comporte une part de mystère .Certes, les chrétiens au long de siècles ont bien compris qu’il ne fallait pas confondre la sphère politique et la sphère religieuse, et ne pas rendre à « César » quel qu’il soit, des honneurs divins, même si la tentation est parfois forte, quitte à se sentir parfois écartelé entre deux fidélités nécessaires. On s’accorde à penser d’ailleurs que la notion de « laïcité », avec toutes ses richesses et aussi ses ambiguïtés, s’enracine dans cette distinction indispensable et dont il faut toujours vérifier le fonctionnement. L’épisode rapporté ici a certainement aidé les chrétiens de la fin du 1er siècle à se situer dans le cadre de l’Empire romain : ils de soumettent aux autorités politiques (voir Saint Paul, épître aux Romains, 13, 1-7) aussi longtemps que l’État ne prend pas la place de Dieu en se faisant adorer ou en légalisant des formes d’injustice incompatibles avec l’Évangile ; il faut que ce soit aussi pour nous, chrétiens engagés du 21ème siècle un gouvernail qui nous permette de naviguer dans des eaux parfois houleuses. IL est donc important que nous fassions régulièrement le point entre nous pour repréciser, en fonction des circonstances, comment nous comprenons les deux expressions « rendre à César ce qui est à César » et « rendre à Dieu ce qui est à Dieu. » Ce n’est pas toujours facile et nous pouvons parfois être surpris que Dieu lui-même confie ses intérêts, si je puis dire, à une autorité étrangère à la foi yahviste comme il l’a fait, IsaÏe en est témoin, avec Cyrus le Grand. Mais c’est l’occasion pour Dieu de réaffirmer sa souveraineté sans partage : il est en fait le seul maître des événements et les actes salutaires accomplis par Dieu, un nouvel Exode plus merveilleux encore que celui qui a conduit les Hébreux hors d’Égypte, doivent révéler sa transcendance absolue devant laquelle on ne peut qu’adorer l’amour qu’elle révèle.

            La richesse d’un document pontifical comme l’encyclique Laudato Si pourrait être mise à profit pour nous permettre de redécouvrir notre véritable place dans l’immensité de la création et la nécessité d’en être de bons gérants plutôt que de voir un petit nombre accaparer les biens destinés à tous. Il serait trop long de développer cette piste, mais c’est bien notre condition de créatures qui nous conduit à rendre à Dieu ce qu’il nous a donné au lieu de le dilapider.

            Le début de la 1ère lettre aux Thessaloniciens (rappelons au passage qu’il s’agit là du plus ancien écrit chrétien conservé) peut également nous aider et nous guider dans notre réflexion. Paul commence par souhaiter à ses correspondants la grâce et la paix. Il exprime ainsi deux caractéristiques essentielles de la vie des chrétiens : elle est le fruit d’une initiative gratuite de Dieu et elle donne ce bonheur complet de l’amitié avec lui qui transforme l’homme en le régénérant. Puis, dans son action de grâces, Paul caractérise la vie nouvelle des chrétiens de Thessalonique par une trilogie, celle des vertus théologales, la foi, la charité, l’espérance, précisée chacune par un complément qui en exprime le rayonnement : « votre foi est active », écrit-il. Aux Galates, il écrira que la foi agit par la charité et il en décrira toutes les composantes qui sont le fruit de l’Esprit et non la simple mise en œuvre d’une Loi qui garantirait le salut. « Votre charité se donne de la peine » être missionnaire n’est pas forcément de tout repos ! Cela implique de sortir de soi-même, en étant conscient des engagements nécessaires. « Votre espérance tient bon ». L’espérance chrétienne suppose constance, persévérance, endurance. Grâce à la foi, la charité et l’espérance, la vie chrétienne est communion profonde avec le Dieu vivant ; ces trois vertus permettent le véritable discernement qui nous évitera de nous fourvoyer. Grâce à elles, nous pourrons répondre sans confusion, à notre double vocation de citoyens de ce monde et de citoyens du Ciel.   AMEN !

 

                                                                                                          Pierre Chollet