Père Chollet le 2 avril 2017

1er et 2 avril 2017. St Jacques, messes de 18 h. et 11 h.

 

            La question de la mort, celle de nos proches et la nôtre, est un élément essentiel de notre existence, même s’il y a de nombreuses tentatives pour la dissimuler en la médicalisant, par exemple. Parfois, lors des célébrations d’obsèques, les familles sont tentées de lire un texte faussement attribué à St Augustin, qui voudrait nous faire croire que « la mort n’est rien... » Tout cela est amplement démenti par le chagrin et la tristesse qui envahissent les proches lorsque l’inéluctable est accompli. Bien entendu, devant la mort, tout en accueillant le désarroi, il nous revient de proclamer l’espérance chrétienne en la vie éternelle et la résurrection. Les textes de ce dimanche sont autant de balises qui vont nous permettre d’aborder cette question en face et en vérité.

            La lecture du prophète Ézéchiel est la conclusion d’un texte très célèbre, la vision des ossements desséchés qui reprennent vie sous l’action du souffle de Dieu. Je vous invite à relire et méditer cette page saisissante. Il est nécessaire également de se remémorer le contexte historique dans lequel écrit Ézéchiel. Il s’agit de la période qui suit le deuxième sac de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor avec le départ en exil des premiers déportés, une période de noirceur et de désespoir, une véritable descente aux enfers, un expérience de mort pour le peuple hébreu. Mais Ézéchiel ne se laisse pas envahir par le désespoir, il garde sa confiance en Dieu, même si celle-ci doit prendre des formes nouvelles. Ézéchiel n’hésite pas à laisser entendre qu’il sera possible d’adorer le Seigneur même en dehors de Jérusalem !

            De plus, et c’est l’objet de la lecture d’aujourd’hui, la malédiction des temps actuels ne durera pas toujours.. L’exil n’aura qu’un temps. Le peuple qui était mort par suite de son infidélité retrouvera la terre de la promesse. Il ne s’agit donc pas à proprement de la résurrection pour la vie éternelle qui est évoquée dans ce texte, mais de l’assurance que Dieu n’abandonne pas les siens, que son alliance –celle conclue avec Abraham, Isaac et Jacob – est irrévocable et qu’elle sera honorée de la part de Dieu même si l’homme y a été infidèle. C’est un grand message d’espérance qui s’épanouira à partir du deuxième siècle avant le Christ et qui aboutira à la foi en la vie éternelle pour les justes d’abord, puis pour l’humanité tout entière ensuite. (Les livres des Martyrs d’Israël, au 2ème siècle avant J.C et celui de la Sagesse, une cinquantaine d’années avant Jésus sont des témoins essentiels de l’émergence de cette foi). Mais déjà goûtons la force des images employées ici, la perspective de l’ouverture des tombeaux et l’annonce du don de l’esprit : un jour viendra où l’on comprendra que l’esprit de Dieu est plus fort que la mort, parce que c’est l’esprit qui planait sur les eaux lors de la création et c’est l’esprit d’un Dieu de vie et d’amour.

 

 

 

            La chapitre onze de l’évangile selon St Jean conclut la première partie de l’évangile et contient le récit de la résurrection de Lazare. Le point d’orgue de la deuxième partie sera le récit de la sortie du tombeau de Jésus, on voit donc l’importance du parallélisme entre les deux textes, même s’il y a une gradation s’intensité de l’un à l’autre. Lazare, tiré une première fois du tombeau y retournera ; Jésus, revenu du séjour des morts, est vivant pour l’éternité.

C’est tout l’objet du dialogue entre Marthe et Jésus, d’abord, puis entre Marie et Jésus. A chaque fois, ce dialogue commence par une marque de confiance en Jésus, teintée d’une nuance de reproche : »Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Combien de fois ne sommes-nous pas tentés de nous situer de cette manière devant Jésus : « Seigneur, si tu étais vraiment à notre écoute, tel malheur ne se serait pas produit... » Nous voudrions que Jésus arrive en fanfare comme un héros de bande dessinée, mais ce n’est pas habituellement sa manière de faire.

Néanmoins, le dialogue s’engage entre Marthe et Jésus, marqué par certaines ambiguïtés voulues : (comme toujours, pour nous faire réfléchir, St Jean aime employer des expressions à double sens). Il porte sur la résurrection, à la fois comme miracle individuel attendu par Marthe, et sur la résurrection générale à la fin des temps. En fait cette ambiguïté veut nous préparer à comprendre que la résurrection de Lazare sera le signe de la vie éternelle que possède le Christ. La réponse de Jésus cumule implicitement les deux sens, annonce du miracle, mais en tant que signe de la résurrection finale dont il est lui-même la source. Comme le dira St Paul, le Christ est le premier des ressuscités. Celui qui croit en Jésus, même s’il passe par la mort terrestre –et qui pourrait y échapper ?- accède à la vie incorruptible ; bien mieux, celui dont la vie présente est vie de foi en Jésus est déjà vivant de la vie définitive et échappe à la mort éternelle. En réponse à la question de Jésus, le dialogue avec Marthe s’achève par une profession de foi solennelle évoquant celle de Pierre à Césarée de Philippe et que chacun et chacune d’entre nous est appelé à prendre à son compte.

L’intervention de Marie, ensuite, évoque par certains traits ce que nous savons d’elle selon l’évangile de Luc, lors de la fameuse scène du dîner chez les deux sœurs. Marie « se lève rapidement », « elle sort vite », « elle se jette à ses pieds », elle a besoin d’être près du Seigneur, à qui elle adresse la même demande interrogative que sa sœur. Mais le dialogue s’arrête, car Jésus lui-même est bouleversé en son esprit. Les quelques notes de saint Jean nous permettent d’apprécier l’humanité de Jésus, pour qui l’amitié est d’une grande importance. (« Seigneur celui que tu aimes est malade » ; «Jésus aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare. » « Voyez comme il l’aimait ! ») Nous sommes bien dans le registre de l’incarnation, Jésus Fils de Dieu est aussi pleinement homme capable de toutes nos émotions, lui qui est l’envoyé du Père !

Le dernier mot de la lecture d’aujourd’hui souligne la foi des Juifs qui ont été les témoins oculaires du signe accompli par Jésus. Nous avons que les rapports en la vision et la foi, chez St Jean, sont très complexes (Songeons à l’épisode de Thomas, situé lui après la résurrection de Jésus, où le Christ annonce la béatitude de ceux qui croiront sans avoir vu.)

Si la résurrection de Lazare était perceptible par les yeux du corps, celle de Jésus ne peut être saisie que dans la foi. Si dans l’évangile selon St Jean, il ya un parallèle entre les deux récits, qui concluent chacun une moitié du récit, il y a entre les deux une gradation, et même un changement de registre. Il nous faut apprendre à passer de l’emprise de la chair à celle de l’Esprit, comme le dit St Paul !

 

                                                                                              Pierre Chollet