Père Chollet le 19 novembre 2017

18-19 novembre 2017. St Jacques, 18 h. et 11 h.

 

            La parabole des talents est la deuxième contenue dans le chapitre 25 de St Matthieu. Elle a laissé des traces dans la langage quotidien : qui ne connaît les expressions « avoir du talent », « faire fructifier ses talents » ? N’oublions pas non plus le »parvis des talents » qui permet à des chercheurs d’emploi  de mettre en valeur leurs points forts sur la marché du travail.

            Rappelons tout d’abord ce qu’est un talent dans le système monétaire grec en vigueur en Palestine à l’époque de Jésus : il vaut (environ) 6000 drachmes, ce qui peut équivaloir à 120000 €. En chiffres très approximatifs, c’est une somme totale approchant 1 million d’euros que le maître répartit entre ses serviteurs et leur confie, « à chacun selon ses capacités. » C’est le premier point à retenir : les capacités de chacun sont différentes, et chacun doit apprendre à se connaître pour savoir réagir quand l’occasion s’en présente, mais aucun ne doit se considérer comme supérieur ou inférieur à un autre. Chacun de nous est unique.

            Deuxième point, ces talents que nous recevons (il ne s’agit pas forcément d’argent) tout au long de notre vie doivent être considérés comme des prêts à faire fructifier, et non pas comme des dons en pleine propriété. La parabole nous rappelle discrètement notre condition de créatures, de même qu’Adam et Ève avaient reçu la mission de mettre en valeur la végétation du jardin d’Éden.

            Arrive donc dans la parabole le moment de la reddition des comptes. Le maître revient après un long temps d’absence, l’évangéliste y insiste une fois encore, pour bien faire comprendre que l’heure du retour messianique n’est pas une affaire da calcul humain : le maître reviendra quand il le voudra. Mais il s’agit d’être prêt à l’accueillir ! Nous sommes là à la pointe de la parabole. La reddition des comptes est remarquable par l’opposition entre la conduite des deux premiers serviteurs et celle du troisième. Ce qui caractérise les deux premiers serviteurs, c’est leur fidélité active. Ils ont profité du temps de l’absence de leur maître pour porter du fruit (ce qui est une demande exprimée mainte et mainte fois par Jésus dans les récits évangéliques) ; ils ont risqué ce qu’ils avaient reçu et sont maintenant riches de ce qu’ils ont gagné. Ils ont assumé leurs responsabilités et s’en voient confier de nouvelles. Parce qu’ils ont été fidèles en peu de choses (et pourtant rappelons-nous l’importance des sommes confiées) ils peuvent entre dans la joie du maître, la joie messianique, la joie du royaume. Leur vie peut s’épanouir. Sommes-nous prêts à être gratifiés de cette joie pour l’éternité ?

            L’attitude et le sort du troisième serviteur sont eux aussi particulièrement intéressants. Dans un premier temps, on peut s’étonner de la colère du maître.. de qui se plaint-il, puisqu’il a recouvré son bien intact ? le serviteur s’est montré d’une honnêteté scrupuleuse... Dans le contexte de l’évangile selon St Matthieu, il n’y a pas à hésiter : on peut identifier ce serviteur avec un pharisien de la fin du premier siècle, soucieux de rendre à Dieu tout ce qui lui appartient ou lui est dû, sans jamais transgresser les commandements, mais sans jamais non plus prendre la moindre initiative.. Finalement, ce serviteur ne peut exprimer que des craintes : »Je savais que tu étais un homme dur... » Curieux portrait de Dieu, qui est peut-être celui que nous traçons lorsque nous n’avons pas le souci de nous ajuster à la volonté de Dieu, et que nous faisons de lui un maître humain exigeant et acariâtre. Mais déjà, dans l’enseignement du Sermon sur la montagne, Matthieu nous avait avertis : »Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » Et Matthieu s’en donne à cœur joie pour accabler ce pauvre serviteur un peu coincé : »Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. »

            Redisons-le, le temps de l’attente du Seigneur, le temps de l’ Église, celui où nous sommes, n’est pas le temps de l’oisiveté. (Voir par exemple la 2ème épître aux Thessaloniciens) Au temps fixé, devant Dieu comparaitront deux types d’hommes (nous verrons un autre critère de répartition dans l’évangile de dimanche prochain), « Celui qui a », porteur du capital de sa fidélité active et « celui qui n’a rien »,, qui n’a rien produit et se trouve dépouillé même des mérites dont il pouvait penser se prévaloir. Il n’a rien fait de mal, mais surtout, il n’a rien fait ! Aux dires de St Matthieu, cela le renvoie dans les ténèbres extérieures. C’est évidemment pour nous une occasion de réfléchir à la manière de nous investir dans la pastorale missionnaire de la paroisse ; je n’y insiste pas, mais chacun avec ses compagnons de route en petite communauté fraternelle de foi ou toute autre équipe prendra ses responsabilités...La journée du Secours catholique laquelle le pape François a voulu adjoindre une »journée universelle des pauvres », nous invite également à réfléchir sur la qualité de notre regard sur le monde et la manière dont nous prêtons nos bras à ceux qui sont dans le besoin. Trouvons dans cette journée une occasion pour renouveler nos engagements de veilleurs de proximité pour favoriser toujours plus de fraternité.

            D’ailleurs Paul nous incite à cela. L’ignorance du jour du retour du Seigneur ou même simplement celui de la fin de notre propre vie terrestre nous dispense d’une curiosité inutile et stimule notre vigilance active. Le jour du Seigneur viendra « comme un voleur. » Il s’agit de ne pas céder à la nuit et de s’endormir . Le Seigneur cherche des amis fidèles sur lesquels il puisse s’appuyer à tout instant, et l’invitation à la vigilance court tout au long de l’évangile. Cette attitude de vigilance qui comporte le souci d’une vie tonique, capable d’initiative comme les deux premiers serviteurs mis en scène dans l’évangile en donnent l’exemple, permet au chrétien, encore aujourd’hui, d’avoir le cœur libre pour accueillir toujours plus joyeusement la lumière su Seigneur et préparer ainsi l’ultime rencontre avec lui.

            Durant le temps de l’attente, il nous faut mettre à profit nos talents et c’est pourquoi la première lecture d’aujourd’hui évoque la « femme vaillante » mise en scène par le livre des Proverbes. Les femmes vaillantes, ou à fort caractère sont souvent mises en valeur positivement par la Bible et compensent l’image un peu négative donnée par Ève en raison de son rôle au jardin d’ Éden. Que l’on songe à Sarah et à Rébecca, dans le livre de la Genèse, à Yaël et Déborah, dans le livre des Juges, à Esther ou à Judith qui ont donné chacune leur nom à un livre biblique. Si ces différentes héroïnes paraissent difficiles à imiter, la vaillance de la femme dépeinte par le livre des Proverbes semble être davantage à notre portée. C’est en fait le portrait de la ménagère accomplie qui s’épanouit dans sa tâche, mais qui ne s’y enferme pas, que les féministes se rassurent ! Elle sait mettre en valeur tous ses talents de maîtresse de maison, d’intendante et d’épouse, sans négliger les relations à l’extérieur de la maison : »Ses doigts s’ouvrent en faveur du pauvre. », et l’auteur du texte nous invite à ne pas la laisser dans l’ombre : »Qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange ! » Ce portrait en fait très riche et nuancé peut nous aider à redécouvrir notre propre devoir d’état. S’il ne s’agit pas de se prévaloir de ses œuvres, il ne faut pas non plus laisser dormir ses talents, qui doivent profiter à tous. Redisons-le, la liturgie d’aujourd’hui nous invite à réfléchir sur nos engagements, qui doivent traduire le sérieux et la profondeur de notre foi.

 

                                                                                                          Pierre Chollet