Père Chollet le 19 mars 2017

18 et 19 mars 2017. Saint-Jacques, messes de 18 h. et 11 h.

 

            Avec ce dimanche commencent dans beaucoup de paroisses, dont Saint Pierre, les étapes décisives appelées « scrutins » de la préparation de leur baptême pour les catéchumènes adultes. Aussi l’Église nous propose-t-elle de suivre leur parcours d’initiation en relisant, dimanche après dimanche, trois grandes pages tirées de l’évangile selon Saint Jean, aujourd’hui le récit de la rencontre de Jésus et de la femme de Samarie autour du puits de Jacob.

            Après le désert et la montagne, c’est donc un puits qui va devenir lieu de la révélation. La mention du puits de Jacob nous ramène à l’époque patriarcale, deux générations après Abraham, et l’on sait l’importance des puits dans la vie des éleveurs de bétail : que l’on pense au nom de la ville de Beershéba, dans le Néguev, qui signifie « le puits du serment » ; on peut évoquer aussi le puits de la rencontre entre le serviteur d’Abraham et Rébecca ou entre Jacob et Rachel, où vont se nouer des alliances conjugales, car le puits est un des rares endroits publics où hommes et femmes peuvent se parler ! Le puits est vraiment source de vie dans tous les sens du terme.

            Dans l’évangile selon St Jean, le puits de Jacob est situé à Sychar,, lieu inconnu par ailleurs dans la Bible, mais identifié généralement avec Sichem, le sanctuaire où, du temps de Josué, après l’entrée dans la terre de la Promesse, est conclue l’alliance solennelle entre Dieu et son peuple. On peut donc présager qu’en ce lieu vont se dérouler des événements d’une grande portée.

            Pourtant, dans ce texte composé avec une grande subtilité et un art consommé de la composition et de la progression, tout commence d’une manière on ne peut plus banale. Jésus et se disciples ont quitté les rives du Jourdain pour regagner la Galilée par la route centrale du pays et, à midi, en pleine chaleur, tout le monde, à commencer par Jésus, est fatigué. Le puits semble un lieu idéal pour simplement se reposer, mais en fait il va devenir le lieu d’une révélation : entre les deux signes de Cana (le changement de l’eau en vin à l’occasion des noces, signe de l’abondance des dons de Dieu et lointaine annonce du vin de l’eucharistie et la guérison du fils de l’officier royal, signe du prix que Jésus accorde à la vie de l’être humain, y compris quand il s’agit d’enfants) prend place ce récit où l’eau va acquérir une dimension nouvelle : elle devient pour le Christ de St Jean, le symbole de l’Esprit qui sera répandu sur tout l’univers et unira tous les hommes dans une même louange ; nous avons là comme une anticipation de l’événement de la Pentecôte.

 

            En effet, les disciples sont partis à la ville acheter des provisions ; Jésus reste seul, mais pas pour longtemps car une rencontre improbable va avoir lieu : une femme de la région arrive pour puiser. En réponse à la demande de Jésus de lui donner à boire, elle insiste sur l’incongruité de la demande : cette remarque est tout sauf anodine, car l’hostilité entre Judéens et Samaritains s’était établie depuis plusieurs siècles, en raison de l’invasion assyrienne au VIIIème siècle avant J.C. qui avait entraîné déportation et importation de cultes suspects aux yeux des habitants de Jérusalem. Mais St Jean, comme St Luc dans d’autres contextes (pensons à la parabole du bon Samaritain, dans l’évangile et à l’évangélisation de la Samarie dans les Actes) ne veut pas se résoudre au statu quo : les Samaritains ont droit à l’Évangile. Mieux encore, c’est la femme elle-même qui va porter la Bonne Nouvelle et préparer le chemin du Seigneur. Mais il faut d’abord qu’elle accepte de faire un chemin de conversion en portant un regard lucide sur sa situation : c’est tout le rôle du dialogue qui s’établit entre Jésus et la femme, où les rôles vont s’intervertir : Jésus demandait de l’eau pour calmer sa soif humaine ; après le refus poli, mais embarrassé, de la femme, le Christ se lance dans une catéchèse où l’eau va changer de nature, si l’on peut dire : à la place de l’eau du puits, indispensable pour apaiser la soif du corps, Jésus invite à préférer l’eau vive, l’eau jaillissant pour la vie éternelle. L’annonce de cette eau provoque une prise de conscience chez la femme, elle commence un chemin de conversion concernant sa vie quotidienne : c’est elle qui maintenant réclame à bénéficier de l’eau ! Et Jésus en profite pour faire une catéchèse sur le culte en esprit et en vérité : comme le dira plus tard St Paul, « il n’y a plus ni Juif ni Grec », nous sommes invités à comprendre qu’il n’y a plus ni Juif ni Samaritain, ce qui veut dire concrètement pour nous que nous pouvons pas nous enorgueillir de telle ou telle tradition qui nous donnerait une légitimité tout humaine, mais seulement humaine : le point fondamental, qui doit être le point de départ de notre conversion, est que nous sommes tous les enfants d’un même Père. Telle est la manière dont St Jean, qui ne parle pas de l’enseignement du Notre Père aux disciples par Jésus, introduit la nécessité de la reconnaissance de paternité de Dieu à notre égard.

            Une réflexion sur la nourriture complète ce récit et nous replace un peu dans l’atmosphère qui était celle des Tentations au désert : ce qui peut véritablement combler notre faim de connaissance de Dieu, c’est le fait de nous nourrir de sa parole : déjà Ézéchiel était invité à ingérer le rouleau de la Parole, et celui-ci fut comme un gâteau de miel dans sa bouche ; Jésus, au désert, citant le Deutéronome, rappelait l’importance de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Où en sommes-nous de notre lecture de la Parole ? Est-elle véritablement notre nourriture spirituelle ? Posons-nous la question, et en fonction de notre réponse, prenons éventuellement les moyens de réagir !

            La conclusion du texte n’est pas moins précieuse pour nous établir dans une vraie connaissance du Christ. C’est par le témoignage de la femme que les autres Samaritains prennent conscience de la présence de Jésus et de son message ; bien sûr, nous savons l’importance des témoins et de missionnaires ; mais il importe d’ arriver à une connaissance personnelle,

intime, de Jésus. Nous avons besoin de nous convertir au sens de sa présence et des différents modes de celle-ci. Si les Samaritains l’ont fait, pourquoi pas nous ?

            Mais tout cela n’est-il pas trop beau pour être vrai ? Il ne faut certainement pas se dissimuler les difficultés de la route qui conduit à la conversion Le récit de l’Exode, notre première lecture, est là pour nous les rappeler. Tout semblait aller pour le mieux pour le peuple d’Israël en étant délivré de la servitude d’Égypte, mais il quittant ce pays les Hébreux ne mesuraient pas les difficultés et les embûches du désert. Celles-ci n’ont pas mis longtemps à éprouver leur confiance, et le récit de l’Exode nous fournit plusieurs épisodes de récrimination contre Dieu et contre Moïse. : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? » Comme si le Seigneur devait être au service de son peuple et non l’inverse !

            N’est-ce pas une tentation que nous éprouvons nous aussi ? Il faudra un long chemin qui aboutit à Jésus pour découvrir que le Christ se met à notre service, non pas pour nous transformer en petits chefs dont les moindres désirs seraient exaucés, mais pour faire de nous ses frères appelés à le prendre comme modèle et à faire nôtre sa conduite. Oui aujourd’hui, ne fermons pas notre cœur mais écoutons la voix du Seigneur !

 

                                                                                                          Pierre Chollet