Père Chollet le 18 mars 2018

18 mars 2018. St Pierre, 9 h. et 11 h.

 

            La prière d’ouverture de la messe, dans se brièveté et sa concision, « Que ta grâce nous obtienne, Seigneur, d’imiter avec joie la charité du Christ, lui qui a donné sa vie par amour pour le monde » oriente toute la liturgie de ce dimanche et fait le lien entre les différentes lectures. Le Christ a donné sa vie par amour pour le monde , c’est-à-dire pour l’humanité entière, sans distinction, sans préalable, et seule la grâce du Seigneur nous permet de correspondre à ce dessein divin de salut pour tous et d’être en cohérence avec lui. Mais attention, le don de sa vie par le Christ n’est pas une simple image pieuse, c’est une réalité douloureuse qui passe par la mort effective au terme de la Passion. La lettre aux Hébreux nous le rappelle sans détour : « Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance » ; déjà, le récit des Tentations, au début du ministère de Jésus nous avait mis en face de son combat contre le mal ; se montrer fils, c’est ne pas profiter de sa situation privilégiée, ne pas mettre au service de ses intérêts personnels la puissance de son Père, mais lui obéir. Allons plus loin : certes, il a été sauvé de la mort, mais en passant par la mort : c’est la résurrection qui est sa victoire sur la mort, la sienne d’abord, mais aussi celle de tous les hommes : »Il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel », dit la lettre aux Hébreux. Le Christ, une fois ressuscité des morts ne meurt plus, la mort n’exerce plus de pouvoir sur lui, comme le dirait l’Épître aux Romains, et non seulement sur lui, mais sur tous ceux qui croient en lui et sont baptisés. C’est ainsi que Jésus exerce la plénitude de son sacerdoce, et cette manière de l’exercer et de mener toute sa vie n’a pas été sans intriguer les contemporains. On comprend que parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem, et particulièrement les païens d’origine, nombreux soient ceux qui voulaient « voir Jésus », découvrir qui était cet homme pas comme les autres. Bienheureuse curiosité, si elle ne s’attache pas seulement aux aspects extérieurs et si elle s’efforce d’entrer dans l’intimité de la personne de Jésus pour en découvrir le secret, celui de sa gloire paradoxale.

            Cette gloire paradoxale, c’est donc un mystère de mort et de résurrection que Jésus illustre par l’une des rares paraboles présentes dans l’évangile selon St Jean, la parabole du grain de blé. Beaucoup moins développée que la parabole du semeur chez les Synoptiques, et avec des accents différents, elle insiste sur la nécessité pour le grain de tomber en terre, donc de trouver un terrain favorable pour s’y décomposer et alors porter du fruit. La parabole est suivie immédiatement de son application : »Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle », avec l’insistance sur la nécessité de suivre le Christ, c’est-à-dire de le prendre pour modèle afin de réussir ce don de soi. Un peu plus tard, Jésus insistera encore : »Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » nous invitant donc à choisir un mode de vie qui, dans toute la mesure du possible et en comptant sur la grâce qui vient suppléer nos pauvres forces, nous permettra de vivre selon l’Évangile.

            Il est remarquable que St Jean introduit ici des éléments qui chez les autres évangélistes font partie du récit de la Passion ; il ne raconte pas la prière de Jésus à Gethsémani, mais fait part ici de l’angoisse de Jésus devant l’approche des jours douloureux qui vont suivre : »Maintenant mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? »Père sauve-moi de cette heure » ? «  Le don que Jésus va faire de sa personne est indissociable de sa relation au Père et en fait, comme au Baptême, comme à la Transfiguration, la voix céleste se manifeste et vient confirmer la mission que le Christ assume : »Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » C’est pour Jésus lui-même « afin de signifier par quel genre de mort il allait mourir », l’occasion de reprendre et d’assumer le langage de l’élévation ou de l’exaltation qui était au cœur de l’entretien avec Nicodème (voir l’évangile de dimanche dernier.) Chez St Jean, nous le savons, la Croix est plutôt un trône que l’humiliant instrument du supplice réservé au dernier de esclaves... Et pendant plusieurs siècles, les chrétiens éviteront de représenter Jésus sur la Croix, tout en lisant et en méditant les évangiles de la Passion, et sans escamoter au final le fait de la mort : Jean l’écrit d’ailleurs très clairement, par la citation de la voix céleste, comme je l’ai dit plus haut  : »Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir. » C’est la signification de l’heure, selon le terme employé par Jésus. L’heure de Jésus est celle de son retour au Père, à travers sa passion, sa résurrection et son ascension. A travers ces événements, le Père et le Fils sont glorifiés. En effet, de même que Jésus a rendu gloire au Père tout au long de ses années de ministère, il va encore le faire par son sacrifice volontaire. D’autre part, en acceptant le don total de Jésus, le Père le glorifie en le ressuscitant et en l’exaltant à sa droite. Jésus, Parole de Dieu venue dans notre chair, incarne donc la plénitude de la gloire divine. Voilà donc ce que nous sommes invités, à la suite des « Grecs » dont il était question au début du texte, à venir voir pas simplement avec nos yeux de chair, mais avec les yeux de la foi, ou les yeux du cœur, c’est-à-dire avec le désir d’entrer dans la démarche de Jésus : c’est d’une certaine manière ce que nous a fait chanter le psaume : »Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu ; renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit. » Et l’ultime effet de la glorification du Christ est l’introduction de toute l’humanité dans la vie éternelle. Par cette glorification, l’ancienne création est parvenue à son terme, une nouvelle commence et l’homme est placé devant un choix nécessaire : ou suivre le Prince de ce monde (celui qui agissait lors des Tentations) ou se ranger du côté du Christ et se laisser attirer par lui.

            C’est ainsi que l’Alliance proposée par le Seigneur va trouver sa dimension définitive et Jérémie nous l’explique. Le prophète nous propose un message d’espoir daté d’une époque sombre, celle de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, alors que tout espoir humain semble bouché. Il fallait une foi solidement chevillée au corps pour faire sans sourciller ce rappel de la volonté immuable de Dieu d’établir son alliance avec l’homme depuis les débuts de l’humanité en dépit des ruptures provoquées par la créature. Le premier dimanche de Carême nous avait remis en mémoire l’alliance conclue avec Noé et sa famille, et le signe qui l’accompagne, l’arc en ciel qui unit le ciel et la terre. Comme toujours chez Jérémie, l’accent est mis sur l’aspect intérieur, spirituel de cette alliance ; il ne s’agit pas tant d’observer des préceptes que de laisser notre cœur être en harmonie avec le cœur de Dieu, ce ne sont plus les tables de pierre du Sinaï qui comptent, mais la capacité de notre cœur de se laisser attendrir et convertir : « Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple ! »

            Devant tant de merveilles, et même si certains d’entre nous sont accablés par la maladie, l’âge ou la solitude, rendons grâce à Celui qui a scellé cette nouvelle Alliance par le don de sa vie et nous en communique les fruits par la célébration des sacrements. A l’image du Christ, apprenons à nous donner nous aussi, c’est notre vocation de disciples-missionnaires. AMEN !

                                                                                                          Pierre Chollet