Père Chollet le 11 mars 2018

11 mars 2018. St Pierre, 18 h. 30

 

            L’ensemble du chapitre 3 de l’évangile selon St Jean est consacré à la rencontre entre Jésus et Nicodème, un pharisien pas comme les autres. Vous connaissez tous le début du chapitre, quand ce notable vient de nuit trouver Jésus pour l’approcher et essayer d’en savoir plus sur lui. Il est intrigué et même subjugué par les « signes » accomplis par le Galiléen. Rappelons les deux premiers signes accomplis : celui de Cana, avec le changement de l’eau en vin et celui de la purification du Temple, quand Jésus chasse vigoureusement bestiaux et changeurs pour rendre à la maison de Dieu sa vocation de » maison de prière. » Ces deux signes veulent annoncer une période nouvelle, et même l’inaugurer ; avec Jésus, le temps de la répétition est terminé, il n’entend pas rester prisonnier de traditions anciennes, celles dont Nicodème est encore le porteur, lui dont le nom signifie « l’homme du passé » : il invite à renaître de l’eau et de l’Esprit, à renaître d’en haut, dans un processus qui dépasse de loin les opérations physiques et ne peut se comprendre qu’en référence aux réalités du ciel. Mais ces réalités du ciel ne sont pas inaccessibles, avec la venue du Fils de l’homme elles deviennent tangibles, si l’on peut dire, mais bien entendu elles supposent la foi et la confiance dans la parole de Jésus. Et, après le mystère de la nouvelle naissance, c’est celui de l’élévation du Christ qui est présenté : Jean se réfère d’abord au serpent de bronze élevé par Moïse dans le désert, qui était un signe du salut que le Seigneur accordait à son peuple, durant sa pérégrination dans le désert, pour en arriver à l’élévation du fils de l’homme sur la Croix (bien que celle-ci ne soit pas nommée dans le texte) ; nous avons ici l’équivalent des annonces de la passion dans les évangiles synoptiques. Plusieurs étapes ponctuent cette révélation : tout d’abord, l’élévation sur la Croix conduit le croyant à la vie éternelle ; ensuite, cette élévation est le signe de l’amour infini de Dieu pour l’humanité, déjà manifesté dans l’envoi du Fils pour le salut du monde, et cela est exprimé par une des plus belles formules de toute la littérature évangélique : »Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. » A chacun de nous de se situer en face de cette venue : celui qui croit ne périra pas, il échappe au jugement. L’idée du jugement intervient dans le développement avec celle de la lumière. Il ya bien un jugement, mais c’est celui de la lumière : ou bien l’homme prend parti pour le Christ, ou bien il s’accroche aux ténèbres, au mensonge, à la mort. IL ne s’agit pas d’une condamnation infligée par un juge extérieur, mais d’une situation résultant du choix fait par l’homme lorsqu’il se trouve confronté avec le style de vie que propose le Christ. Ce n’est pas Dieu qui prononce le verdict, c’est l’homme qui se condamne lui-même, en accueillant ou en refusant la lumière. Ce passage des ténèbres à la lumière est souligné en plusieurs passages de l’évangile, par exemple dans le prologue : »La vie était la lumière des hommes » ou bien, dans la page d’évangile lue ce dimanche aux messes de scrutin avec les catéchumènes, « aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Et justement, la guérison de l’aveugle-né symbolise le passage de la nuit à la lumière.

            Ce conflit entre la lumière et les ténèbres a pour terrain le cœur de l’homme. Le pécheur hait la lumière, parce que la lumière rendrait son péché manifeste. Or cette lumière, c’est le Christ lui-même ; c’est sa venue dans le monde qui fait la lumière sur nos actes, puisqu’il est la lumière de la vérité, et la vérité en personne. Loin d’être, comme dans les Synoptiques, une réalité reportée à la fin des temps, chez St Jean, le jugement est anticipé dans la confrontation de l’homme avec le Christ et donne toute sa densité à l’histoire humaine qui doit sans cesse accepter d’être remise en cause par la parole de Jésus.

            La leçon proposée par le livre des Chroniques est plus simple, plus linéaire. Ce livre biblique, peu connu des chrétiens, a été écrit après le retour de l’exil à Babylone, une fois le peuple rentré chez lui, le Temple reconstruit et la vie cultuelle recommencée, et offre une interprétation de l’histoire. Il n’y a plus de roi ni de grand prophète, le peuple vit désormais sous la direction des prêtres, mais l’Alliance demeure d’actualité. Et ce que Dieu désire, c’est que l’homme reprenne sans cesse le chemin de la conversion. Si l’homme se souvient de la parole de Dieu, le Seigneur pardonnera et réalisera pour lui le salut : en ce temps de conversion personnelle est communautaire que constitue le Carême, ce texte peut donc nous rappeler l’urgence qu’il y a toujours à se retourner vers le Seigneur, toujours prêt à pardonner, accueillir et sauver. Certes, nous ne voyons plus aujourd’hui dans le cours des événements du monde l’intervention directe de Dieu pour punir ou récompenser, mais il n’en reste pas moins qu’aux yeux du croyant, toute histoire, et particulièrement celle de chacun d’entre nous, est une histoire sainte dont Dieu est le maître. Toute histoire est histoire de salut pour qui sait lire les signes des temps.

            La lettre aux Éphésiens, notre deuxième lecture, nous plonge dans un climat de miséricorde et d’amour. Ces deux termes caractérisent l’attitude de Dieu envers nous, et la première phrase du texte a servi de titre à une célèbre encyclique de St Jean-Paul II, « Dieu riche en miséricorde ; elle était également en arrière-plan de l’année de la miséricorde célébrée à l’initiative du pape François il n’y a pas si longtemps. Cette épître, mise sous la patronage de l’apôtre des nations, semble bien être comme une sorte d’encyclique et de synthèse doctrinale destinée à être lue dans plusieurs communautés d’Asie Mineure. Certaines de ses expressions et de ses conceptions ne sont pas sans rappeler celles que nous avons relevées dans l’évangile d’aujourd’hui. La description de l’humanité enchaînée dans le mal est maintenant illuminée par l’annonce du salut prodigieux apporté et accompli par le Christ. Nous étions morts par suite de nos fautes, mais Dieu nous a fait revivre avec le Christ ; en lui et avec lui, il nous a ressuscités et fait siéger à sa droite dans les cieux. Notre existence en reçoit une tout autre portée et une tout autre dignité. Par ailleurs, et l’auteur y insiste, ce projet, Dieu ne l’a pas réalisé en vertu des mérites de l’homme. C’est purement par la grâce que nous sommes sauvés, à cause du grand amour dont il nous aime, lui qui est riche en miséricorde. Il faut donc accepter de nous remettre entre ses mains qui sont des mains de plénitude et de bienveillance, ces mains qui ne cessent de nous modeler pour nous amener à la perfection de la création renouvelée et restaurée par le Christ. La vie que Dieu nous donne, nous ne l’obtenons pas par des mérites quelconques, et nos bonnes pratiques ne nous autorisent pas à revendiquer le droit de partager l’amitié avec Dieu. Dieu nous aime gratuitement. Dieu est toujours au-devant de nous, c’est lui qui sans cesse fait les premiers pas ; comment ne pas nous efforcer de témoigner par toute notre existence de cet amour qui nous précède et nous transforme ? AMEN

                                                                                                          Pierre Chollet