Père Chollet 24 décembre 2019

24 décembre 2019 ; St Pierre 22h30

 

Nous voici rassemblés autour de la crèche. Nous y avons déposé l’image de l’enfant Jésus, entre Joseph et Marie et au milieu des bergers. C’est le signe qui nous est donné, comme le dit l’évangile de Luc a propos des bergers qui gardaient leurs troupeaux dans la campagne environnante : »Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire ». Il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas se laisser attendrir devant un bébé qui dort et qui sourit à la vie, et devant une famille qui accueille en enfant en son sein. Tous, je pense, nous avons fait l’expérience d’aller dans une maternité féliciter de jeunes parents après une naissance pour nous réjouir avec eux. C’est certainement une des expériences humaines les plus fortes et les plus gratifiantes !

            « Oui », comme le proclame Isaïe dans la première lecture, « un enfant nous est né, un fils nous a été donné » et quel fils ! Il ne s’appelle pas simplement Pierre, Paul ou Jacques comme chacun d’entre nous, mais « Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père à jamais, Prince de la Paix ». Il faut avoir ces titres en tête quand nous allons à la crèche pour ne pas nous tromper au sujet de celui qui y repose paisiblement. Bien sûr, Isaïe ne pensait pas immédiatement à Jésus en écrivant son texte, il avait en vue le fils du roi qui pourrait mettre fin à l’oppression étrangère et ramener la paix avec le droit et la justice. Et le livret de l’Emmanuel, dont font partie ces quelques versets, ne cessera pas d’habiter la mémoire du peuple d’Israël pour lui faire espérer la venue d’un Sauveur permettant à tous de vivre dans la paix et la mise en pratique harmonieuse de la loi de vie donnée par Dieu lui-même, par l’intermédiaire de Moïse

            Revenons à la crèche. Il ne faut pas qu’elle soit uniquement le lieu de nos attendrissements humains. Quand, au XIIIème siècle, St François d’Assise a imaginé la première crèche à Greccio, il voulait inciter ses contemporains à reprendre conscience du caractère inouï de la venue dans notre chair du fils de Dieu lui-même, ce que nous appelons « le mystère de l’incarnation », que nous proclamerons tout-à-l’heure solennellement dans le Credo. Jésus n’a pas fait semblant, il a bien partagé notre humanité, excepté le péché, dit St Paul, de la naissance jusqu’à la mort avant d’entrer dans la vie nouvelle de la Résurrection. C’est tout cela qu’il faut porter en venant à la crèche. La crèche, signe de l’incarnation de Jésus qui a pris chair dans le sein de la Vierge Marie, devient aussi le lieu de l’incarnation de notre humanité. C’est tout le sens du Prologue de l’évangile selon St Jean : »A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (...) ils sont nés de Dieu ».

            Comme le dit St Paul dans la lettre à Tite, notre deuxième lecture, « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes ». En cette nuit de Noël, il est permis de dire que la grâce de Dieu, c’est l’enfant de la crèche, c’est Jésus, celui que nous sommes invités à nommer le Christ, c’est-à-dire le bien-aimé du Père, son fils unique, notre frère ! Le fruit de la grâce de Dieu, c’est que nous est révélée l’humanité du Fils de Dieu et notre propre humanité. Puisse la crèche avoir pour chacun de nous en cette nuit un effet révélateur. La crèche s’adresse à chacun d’entre nous en respectant notre cheminement personnel et cela peut prendre de multiples modalités : tel sera plus sensible cette année à l’humanité de Dieu, tel autre percevra la nécessité d’un renouvellement spirituel, tel autre encore sera conduit sur le chemin d ‘une conversion radicale. Pour reprendre encore les paroles de St Paul, la crèche « nous apprend à renoncer à l’impiété et aux convoitises de ce monde ».

            C’est un « programme » redoutable et comme nous voudrions qu’il soit partagé par le plus grand nombre de nos contemporains. Nous le constatons, le sens de la fête de Noël est fortement remis en cause par la société contemporaine. Là réside toute l’ambiguïté de l’accueil par la société civile des festivités liées à la naissance du Sauveur. Il suffit de penser aux controverses suscitées par la présence ou non de crèches dans l’espace public. Les rues et les vitrines sont illuminées, la société de consommation bat son plein, sans doute sommes-nous heureux d’échanger des cadeaux et de nous retrouver autour de tables bien garnies, le cas échéant d’ailleurs en y accueillant des démunis ou des isolés. Est-ce que des portes nouvelles s’ouvrent réellement dans notre cœur ou s’agit-il seulement d’un emballement passager ? Est-ce que l’humble nouveauté perçue dans la crèche est vraiment pour nous prémices d’un renouvellement profond ? Pensons aux bergers venus à la crèche à l’invitation du chœur angélique : après avoir découvert « Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire, (...) ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant ». C’est la suite du texte d’évangile proposé cette nuit et je vous invite à la découvrir dans les textes de la messe de l’aurore. Les bergers sont repartis changés, capables de porter une parole nouvelle. Une lumière discrète s’est allumée dans leur cœur et dans leur âme !

            Peut-être faudra-t-il du temps pour que cette lumière s’allume dans notre cœur aussi, car Dieu ne force jamais les choses ; il nous laisse le temps, mais ne remettons pas indéfiniment l’entrée dans ce cheminement intérieur. Pour cela, laissons-nous prendre par la joie de la fête : les anges chantent dans le ciel la gloire de Dieu, cette gloire qui est gage de paix pour l’humanité que nous sommes puisque Dieu lui-même dissipe les ténèbres et nous introduit dans la lumière de sa présence en son Fils né de la Vierge Marie. On peut dire qu’en cette nuit de Noël, il y a un va-et-vient constant entre le monde visible, le nôtre, et le monde invisible, celui de notre Dieu, si bien que le monde invisible devient visible : les mystères de Dieu nous sont révélés. La crèche devient le lieu de l’Apocalypse au sens propre du terme, le lieu du dévoilement de l’amour infini de notre Dieu. Dieu visite notre expérience humaine : quelle humilité déroutante !

            Autant dire qu’en venant à la crèche, il ne faut pas y rester plus que de raison. Jésus n’est pas resté un bébé enveloppé de ses langes, il a grandi et atteint sa stature d’homme adulte. En ce tout-petit, il faut voir, avec les yeux de la foi, celui qui vient pour accomplir notre rédemption et nous rendre capables de vivre comme des fils de Dieu. Autant dire que la crèche doit être pour chacun et chacune d’entre nous un lieu de conversion. Jésus, durant le temps de sa vie publique et de sa prédication de la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu aura soif d’accomplir la volonté de Dieu son Père et de toucher le cœur des foules qui le suivaient. Notre évêque écrit : »Cette double soif (allusion au récent roman d’Amélie Nothomb) révèle celle de l’humanité contemporaine : la soif physique de ceux qui, ici comme ailleurs, manquent de ce qui est tout juste nécessaire pour vivre dignement ; la soif spirituelle de ceux qui cherchent, parfois désespérément, des raisons de vivre et de mourir. Noël est l’occasion de contribuer à apaiser cette soif par une attention renouvelée aux plus pauvres et une ouverture plus profonde à la lumière essentielle de cette nuit. Que Noël ne se limite pas à un événement gastronomique qui risque d’alourdir les corps et d’affaiblir les cœurs ! Que Noël soit, au contraire, dans la lumière de l’événement de Bethléem, la fête du respect des personnes et du réveil des soifs spirituelles. »

            Oui, après avoir contemplé et adoré le Sauveur avec les bergers, avec Marie et Joseph, quittons la crèche, mais ne rentrons pas chez nous comme avant, comme si de rien n’était. Devenons nous aussi pleinement hommes et femmes, donnons tout sa dimension à notre incarnation. Devenons pleinement fils et filles de Dieu, acceptons que le Verbe se fasse chair en nous pour que naisse l’humanité nouvelle que notre monde attend !

                                                                                                          Pierre Chollet