Père Chollet 15 décembre 2019

décembre 2019. St Pierre, messe de 11 h. 45.

 

            Jean le Baptiste nous accompagne encore en ce troisième dimanche de l’Avent et la liturgie nous propose un autre aspect de sa personnalité de précurseur. Dimanche dernier, le message du prophète était vigoureux dans ses appels à la conversion et la figure du Messie restait relativement vague : « Il est plus fort que moi...Il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu ». Mais son nom n’était pas précisé, et Jean occupait vraiment le devant de la scène. Aujourd’hui, les perspectives sont renversées, on comprend que Jésus a commencé son œuvre d’évangélisation, mais la manière dont il agit déconcerte Jean-Baptiste, qui par ailleurs a été emprisonné par Hérode pour les raisons que nous connaissons.

            Depuis sa prison, sur la rive orientale de la Mer Morte, Jean s’interroge au sujet de celui qu’il a croisé et qui a accepté de se faire baptiser par lui ; ses questions sont peut-être encore les nôtres aujourd’hui : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? ». Ces questions, Jean se les pose et semble-t-il, de manière assez angoissée parce Jésus n’agit pas comme il l’attendait de la part d’un Messie puissant ; Jean est troublé, comme le seront plus tard les disciples rassemblés autour de Jésus lors du dernier repas, avant que le Maître n’affronte sa passion qui va les disperser ; ces questions, nous nous les posons parce que peut-être nous souhaiterions que Jésus prenne davantage soin de son Eglise et de chacun d’entre nous : pourquoi encore tant de mal dans le monde ? Pourquoi encore tant d’hommes et de femmes indifférents à la Bonne Nouvelle ? Jésus, tu ne te soucies pas de nous !

            Il faut que nous apprenions à être surpris et bousculés par Jésus. Dans sa réponse aux envoyés de Jean, il se réfère aux signes messianiques énumérés par le prophète IsaÏe, lui qui nous accompagne si bien également dans le temps de l’Avent : » Alors se dessilleront les yeux des aveugles et s’ouvriront les oreilles des sourds, alors le boiteux bondira comme un cerf... ». Dans les dix premiers chapitres de son évangile, Matthieu, après le sermon sur la montagne, rapporte de nombreuses guérisons et autres gestes de salut accomplis par le Christ, mais souvent en toute discrétion, sans vouloir attirer le regard vers lui. Jésus n’impose rien, il propose, et beaucoup sont déconcertés par cette façon de faire. D’ailleurs Jésus en a pleinement conscience : »Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ! » Etrange béatitude, en vérité. Prendre parti pour Jésus, c’est faire un pari, comme l’on fait les premiers disciples au bord du lac après la pêche nocturne infructueuse : »Sur ta parole, je jetterai les filets ».

            De plus, Jésus met les choses au point, si l’on peut dire, sur les relations entre le Baptiste et lui-même. Il faut ici reconnaître un écho de la rivalité entre les disciples des deux maîtres, à la fois de leur vivant et entre les communautés se réclamant d’eux à l’époque de la rédaction de l’évangile. Les disciples de Jean, bien organisés, étaient nombreux à la fin du premier siècle, et n’étaient pas prêts à se fondre dans les Eglises rassemblées au nom de Jésus. Aussi l’évangéliste tient-il à nuancer le portrait du Baptiste : il est bien un prophète, au sens que cela revêt dans l’Ancien Testament, avec une citation du prophète Malachie : »Voici que j’envoie mon messager en avant de toi... » Mais s’il y a continuité, il y a aussi rupture, et l’évangéliste la fait assumer par Jésus :  »Le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui. »

            Je le répète, sommes–nous prêts à nous laisser bousculer par cette annonce ? Sommes-nous prêts à reconnaître que le Royaume annoncé par Jésus défie toute vue humaine ? Sommes-nous prêts à laisser agir en nous l’esprit des petits auquel Jésus fait si souvent référence ? Accepter de nous poser ces questions, c’est bien entrer dans l’esprit de l’Avent , esprit de défrichage et de remise en cause de nos idées toutes faites sur Jésus et sa mission. Jésus est toujours autre que celui que nous annonçons ou celui en qui nous croyons, parce que nous percevons de lui est toujours fragmentaire et limité, mesuré à notre capacité de compréhension qui dépend elle-même de notre milieu.

            C’est pourquoi l’épître de St Jacques, notre deuxième lecture, est particulièrement précieuse dans le contexte de ce temps liturgique. Pour St Jacques, dire « en attendant la venue du Seigneur », c’est évidemment se référer au retour du Seigneur à la fin des temps, car l’attente de ce retour dans un temps très proche était vive à cette époque ; pour nous aujourd’hui, plus modestement (mais en gardant quand même cette perspective dans l’esprit, car le croyant doit savoir vers quoi il marche) c’est nous mettre dans la disposition d’attendre la venue de Jésus à Noël. Pour caractériser quelle doit être l’attitude du chrétien, Jacques emploie quatre fois dans ce passage le terme de « patience », en se fondant sur l’exemple très concret du cultivateur de la Palestine de son temps, dont la tâche n’était pas toujours aisée. La patience, née de l’expérience du passé et de l’espérance en l’avenir, est une véritable vertu chrétienne. Elle n’est pas résignation passive, elle ne consiste pas à subir en silence ou à courber le dos sans combat devant le mal et les injustices de ce monde. Elle ne dispense pas les êtres que nous sommes de mettre tout en œuvre pour vivre au mieux notre condition d’humains créés libres par Dieu. Mais quand nous avons mis en œuvre tout ce qui dépend de nous, la foi chrétienne doit nous faire dépasser toutes les inquiétudes, les appréhensions, les impatiences, dans la certitude tranquille qu’en définitive la réussite de notre vie est un don de la grâce de Dieu. Et cela, nous avons des modèles dans la vie des prophètes, nous dit l’apôtre. L’espérance chrétienne bien comprise est donc une invitation à vivre pleinement ce que l’on a pu appeler » l’aujourd’hui de Dieu ».

            Loin de nous inciter à nous replier sur nous mêmes, cette invitation à la patience nous permet d’entrer dans l’esprit du chant triomphal qui nous est proposé par le prophète IsaÏe. « Le désert et la terre de la soif, qu’ils se réjouissent (...) Soyez forts, ne craignez pas ». Quelles que soient les circonstances historiques de ce chant, c’est surtout pour le poète l’occasion de mettre en relief la bonté de Dieu à l’égard de son peuple, bonté qui ne cesse de se manifester, mais qu’il faut apprendre à accueillir et pour laquelle il faut rendre grâce. C’est pour tous une invitation à ne pas nous replier sur nous-mêmes, et au contraire à laisser se dilater notre cœur. Les signes messianiques proposés : « Alors se dessilleront les yeux des aveugles, et s’ouvriront les oreilles des sourds, alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie » vont tout-à-fait dans ce sens. Laissons nos yeux et nos oreilles s’ouvrir au spectacle des merveilles du Seigneur, bondissons pour aller à sa rencontre et que nos bouches n’hésitent pas à proclamer ses louanges ! Le Seigneur vient nous sauver, reconnaissons sa présence en nous et au milieu de nous.

                                                                                                          Pierre Chollet