Méditation : la Passion selon St Luc

14 avril 2019. La Passion selon St Luc (Luc 22, 14-23,56)

 

La place et l’étendue exceptionnelles des récits de la Passion dans les évangiles (à chaque fois environ deux chapitres d’une cinquantaine de versets) sont le signe d’un appel et d’une nécessité. Pour nous qui aujourd’hui vivons après vingt siècles de christianisme, la Croix n’est souvent qu’un emblème, ou un objet de dévotion, voire un simple bijou... Chez les Anciens, elle ne suscitait que l’horreur et la honte, ainsi que l’incompréhension : c’est « un scandale pour les Juifs et une folie pour les Païens », écrit St Paul dans la 1ère aux Corinthiens (1, 23.) Du côté juif, les objections ne manquaient pas devant les prétentions qu’à travers ses disciples, affichait le crucifié du Golgotha : le reconnaître comme messie et Fils de Dieu était pour l’ensemble des Juifs faire acte d’impiété, car ils ne voyaient pas que Dieu ait jamais donné la moindre assurance à ce cruel processus. Du côté des païens, des Grecs en particulier, un messager ou un représentant de la divinité qui endure la mort ignominieuse des esclaves, tout en prétendant éclairer le monde, ne pouvait passer aux yeux d’une population sensible au prestige de la philosophie et aux dimensions esthétiques de la vie humaine que pour une bizarrerie venue de l’ »Orient compliqué .»

 

Mais les évangiles sont écrits avant tout pour les chrétiens. Or ceux-ci, dans leur action missionnaire (et celle-ci commence, d’après les Actes de Apôtres, dès le jour de la Pentecôte), ne pouvaient songer à gagner les populations au christianisme sans s’être convaincus eux-mêmes de la conformité des événements au plan de Dieu. La mise au point des récits de la passion permettait de comprendre et de justifier ce qui à première vue s’avérait inacceptable. Aussi, ces récits présentent des détails qui ne peuvent avoir été inventés : sans parler de la flagellation et de la crucifixion elle-même, on trouve dans la trame narrative des détails qui portent le label de la réalité. Ainsi la mention des personnages secondaires comme Simon de Cyrène, avec ses deux fils Alexandre et Rufus (Marc 15, 21), ou Joseph d’Arimathie qui réclame le corps de Jésus pour l’ensevelir ; les noms de lieux comme Gethsémani, la place publique dite Gabbatha (« la place haute » ou Lithostroton (« la place pavée »,Jean 19, 13), le prétoire de Pilate (Marc 15, 16) (sans doute dans le palais d’Hérode) le piton rocheux appelé Golgotha (« la colline du Crâne ») où Jésus fut crucifié... Est également de bonne source historique le fait que Jésus fut inclus dans une exécution collective, ce qui était la règle, de même que le grief « Roi des Juifs » inscrit sur la pancarte (le titulus) de la Croix, INRI sur les crucifix occidentaux, INBI sur les représentations orientales, qui est un titre non-chrétien à l’origine, mais qui était bien connu parce qu’il faisait partie de la condamnation par Pilate. Tous ces détails remontent certainement à la mémoire de la première communauté chrétienne de Jérusalem. On ne peut pas les évacuer.

 

Mais par ailleurs, on ne peut pas prendre ces récits comme une simple relation des faits. D’abord, il faut remarquer que les quatre récits ne se recoupent pas entièrement. C’est pourquoi il faut rendre grâce à la réforme liturgique du Concile Vatican II d’avoir attribué aux Années A, B et C, le dimanche des Rameaux, la lecture de leur récit respectif de la Passion, (le récit de la Passion selon St Jean étant réservé au Vendredi Saint.) Certains évangiles contiennent des détails qu’on ne trouve pas dans les autres ; comme la comparution nocturne de Jésus devant Anne ou certaines scènes du Calvaire d’après le 4ème évangile (Jean 18, 12.19-24 ; 19, 25-37) ou encore l’épisode propre à Luc (23, 8-12) où Jésus est conduit devant Hérode Antipas, ou bien l’intervention de la femme de Pilate, la dérobade de son époux et la réaction de la foule qui s’ensuit d’après St Matthieu (27, 19. 24-25.) Il y a aussi le fait que pour un même épisode le rapport des évangiles ne coïncident pas : dans St Jean, les femmes disciples au Calvaire sont au pied de la croix, (19, 25), dans St Marc, elles se tiennent à distance et regardent l’exécution « de loin » (15, 40.) Comment en outre concilier la chronologie des synoptiques selon laquelle Jésus est crucifié le jour même de la Pâque, après l’avoir célébrée la nuit précédente avec ses disciples (Marc 14, 12 et //) et celle du 4ème évangile qui fait mourir et ensevelir Jésus avant l’ouverture de la fête (jean 18, 28 ; 19, 31.42.) Précisons : les 4 évangiles sont d’accord pour fixer la mort de Jésus un vendredi, veille du sabbat. Mais ils divergent en ce que pour les synoptiques ce vendredi est le 15 Nisan, jour même de la Pâque alors que selon Jean ce vendredi est le 14 Nisan, veille de la fête. On s’est efforcé d’harmoniser ces deux chronologies en supposant que les différents évangiles ne se réfèrent pas au même calendrier : le repas de Jésus aurait été célébré selon un calendrier (peut-être le mardi soir, ce qui laisserait plus de temps pour les différentes comparutions) et son exécution selon un autre calendrier. Mais tout cela est sans appui réel dans les textes. N’oublions pas que ceux-ci ne sont pas de simples reportages, mais des récits à visée théologique et c’est celle-ci qu’il importe de respecter. Sur la tradition narrative portant sur la Passion de Jésus, chaque évangéliste a appliqué ses propres préoccupations et tendances, ses soucis d’instructeur et de pasteur par rapport aux communautés auxquelles il s’adressait. En ce qui concerne l’évangile selon St Luc qui nous concerne cette année et particulièrement aujourd’hui, signalons à nouveau l’épisode de la comparution devant Hérode Antipas, déjà signalé, auquel il est permis d’accorder créance, tandis que l’épisode des pleureuses sur le chemin du Calvaire (Luc 23, 27-31) est tissé de citations bibliques et se ressent, post eventum, de la ruine de la Ville sainte conçue comme le châtiment des Juifs. La tendance de l’évangéliste à l’édification et à l’encouragement des chrétiens transparaît dans l’épisode du Bon Larron (23, 39-43), la dernière prière de Jésus (23, 46) et le repentir de la foule (23, 48.)

 

            Quels sont les éléments communs aux quatre récits qui permettent de restituer une trame plausible des événements ?

A) L’arrestation à Gethsémani par une troupe envoyée par les « grands prêtres, les scribes et les anciens » (Marc 14,43), c’est-à-dire par le grand sanhédrin de Jérusalem. L’intention manifestée ici par cette indication est d’attribuer à l’instance suprême du judaïsme la responsabilité de la mort de Jésus. Ils avaient la possibilité d’entreprendre des opérations de police. C’est au cours d’une de ces opérations que Jésus fut arrêté, probablement sur l’indication de Judas.

B) Le procès juif : Jésus est d’abord conduit dans la maison privée de l’ex-grand prêtre Anne, beau-père de Caïphe, grand prêtre en exercice. Il y eut sans doute une réunion informelle de quelques membres du haut clergé pour décider de la suite à donner. C’est là aussi que Jésus subit les outrages perpétrés par les argousins.

C) Le procès romain : Jésus fut ensuite emmené devant le tribunal de Pilate, seul apte à prononcer une condamnation à mort et à la faire exécuter. L’inculpation fut politique : « Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation ; il empêche de payer l’impôt à l’empereur et il dit qu’il est le Christ, le Roi » (Luc 23, 2.) On est d’ailleurs étonné du peu de réaction de Pilate... Ce procès eut lieu dans le »Prétoire », le lieu où siégeait le gouverneur quand il venait à Jérusalem. Pendant longtemps, on l’a localisé à la forteresse Antonia, à l’angle nord-ouest de l’esplanade du Temple, là où commence encore aujourd’hui le traditionnel chemin de croix dans les rues de Jérusalem. De nos jours, on envisage de le placer plutôt au palais d’Hérode, près de l’actuelle porte de Jaffa, dans ce qu’on appelle la « citadelle de David » (qui n’a rien à voir avec ce roi !)

D) L’issue du procès : la séance devant Pilate s’acheva par une condamnation à mort, même si le gouverneur a manifesté une relative sympathie pour l’accusé. Nous avons là un motif apologétique soucieux de mettre Pilate et les Romains du côté de Jésus. Ce n’est pas négligeable à l’époque de la rédaction des évangiles, à la fin du premier siècle, époque des premières confrontations avec les autorités romaines.

E) L’exécution : Jésus fut condamné à être crucifié. Ce supplice (d’origine perse) est considéré comme typiquement romain ; il était d’abord précédé par une flagellation très violente, administrée en public, à l’endroit même où la sentence venait d’être prononcée. L’état de faiblesse du condamné après ce premier supplice obligea à recourir à Simon de Cyrène pour porter la croix (sans doute le patibulum, la traverse horizontale du futur gibet) à la place de Jésus. Les stipes étaient fichés en terre à demeure sur le Golgotha, une colline en forme de crâne dans une carrière, juste à l’extérieur de la ville, traditionnellement située dans l’actuelle basilique du Saint Sépulcre. La mort de Jésus fut plus rapide que celle de ses compagnons de supplice, puisqu’il n’y a pas eu besoin de lui briser les jambes pour hâter la mort par asphyxie.

F) La sépulture : la règle romaine était que les corps des suppliciés restent exposés plusieurs jours pour servir d’exemple. Mais Pilate fit une exception en accordant à Joseph d’Arimathie de pouvoir détacher les corps et de les ensevelir avant l’ouverture du sabbat. Enveloppé dans un linceul, le corps e Jésus fut déposé dans une tombe et une pierre fut roulée à l’entrée pour empêcher les bêtes d’y pénétrer. La Pâque étant assimilée à un jour de repos sacré, on parcourut la distance minimum et Jésus fut déposé dans un tombeau à deux pas de son supplice. (Également localisé dans la basilique du Saint Sépulcre.)

 

            Le récit de la Passion selon Saint Luc.

 

            Dans l’évangile selon St Luc, comme dans les autres, le récit de la Passion n’est pas détaché du contexte. Plusieurs indices le préparent. Le prologue qui raconte les origines et l’enfance de Jésus voit se profiler l’issue tragique de la vie qui commence : Siméon ne ménage pas la mère de Jésus quand il lui déclare : »Vois cet enfant (...) il doit être un signe en butte à la contradiction et toi-même une épée te transpercera l’âme » (2, 34) ; la première Pâque à Jérusalem (2, 41-42 annonce la dernière, celle de la mort (22, 1.7.) Dans la scène de la Transfiguration, Luc a glissé une allusion au départ (exodos) de Jésus devant s’accomplir à Jérusalem et les deux premières annonces de la passion encadrent cette scène à la fois glorieuse et tragique (9, 22.44.) À son arrivée à Jérusalem, le complot contre Jésus s’annonce pendant qu’il enseigne dans le Temple (19, 47-48 ; 20, 19.)

On retrouve dans ce récit tous les titres que le reste du texte attribue à Jésus.

Il est le Christ (ou Messie) (22, 67 ; 23, 2.35.39), il est le Fils de Dieu((22, 70), le Fils de l’homme (22, 48.69), il est le Seigneur (22, 49.61) et le prophète des derniers temps (22, 64.) Enfin, il est l’Élu de Dieu (23, 35.) En partie sur les lèvres de ses adversaires, ces appellations revêtent alors une subtile ironie de la par de l’auteur : même les ennemis de Jésus sont amenés à confesser le caractère unique et suprahumain de leur victime !

En plus d’une occasion, dans ce récit, Jésus fait lui-même éclater sa transcendance. Il domine la situation et est le maître de sa destinée. (22, 53)

Dans la séance du sanhédrin, Jésus se comporte plutôt en meneur du débat qu’en accusé (22, 66-71) Sur le chemin du Calvaire, il agit en prophète en annonçant le châtiment de Dieu ((23, 28-31) et il ne meurt pas passivement : sa mort, acte volontaire est un dernier hommage de piété filiale en ce qu’il rend à Dieu le souffle de vie qu’il lui avait donné (23, 46.) Pour souligner l’envergure de la personne de Jésus, l’auteur a d’ailleurs atténué certains détails de la Passion qui pouvaient porter atteinte à sa dignité ou choquer des lecteurs grecs qui sont parmi les premiers destinataires de l’évangile de Luc : à l’agonie, Jésus ne tombe pas à terre, mais « s’agenouille » pour prier (22, 41) ; l’arrestation est très rapidement évoquée. Dans la scène des outrages (22, 63), les sévices sont résumés (même si leur violence n’est pas cachée) et les crachats omis. A la différence de se que l’on lit en Marc 15, 1, Jésus n’est pas montré conduit les mains liées devant Pilate et la flagellation n’est pas mentionnée en tant que telle, le verbe précis est remplacé par le plus vague « corriger ». Les moqueries des soldats en Marc 15, 16-20 sont passées sous silence, Jésus n’est plus mis au défi de descendre de la croix, mais seulement de « se sauver » (23, 35.37.39) Enfin le cri d’abandon est remplacé par une prière pleine de confiance empruntée au psaume 31, 6 : »Père, en tes mains je remets mon esprit. »

            Luc présente Jésus dans sa passion comme un exemple souverain pouvant inspirer les chrétiens. La scène de l’agonie commence et s’achève par une exhortation à la prière adressée aux disciples (22, 40.46) à laquelle la supplication de Jésus donne tout son poids : »Priez pour ne pas entrer en tentation. » La miséricorde et le pardon qui s’expriment dans la guérison de l’oreille blessée lors de l’échauffourée donnent l’exemple de ce que Jésus enseigne aux disciples : »Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Des sentiments de confiance, mais aussi de repentir sont suggérés au lecteur dans le dialogue avec le malfaiteur crucifié aux côtés de Jésus : lui qui s’est montré durant sa vie plein de compassion pour les pécheurs n’attend de son compagnon de supplice qu’un geste de conversion pour lui faire partager son bonheur céleste. Peut-être le même message était-il contenu de manière implicite dans le reproche que Jésus avait adressé au traitre : »Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? »

            Ainsi le drame de la rédemption de l’humanité tout entière touche –t-il chacun d’entre nous et appelle-t-il notre réponse personnelle.

 

Pierre Chollet (d’après le Cahier Évangile n° 112, juin 2000, les récits de la Passion)