Méditation : La Transfiguration

16 mars 2019. La Transfiguration. St Luc 9, 28b-36 

Le 2ème dimanche de Carême marque une 2ème étape dans notre progression vers Pâques, qui est le mouvement d’ensemble de ces quarante jours. Cette étape, comme la précédente, est à la fois fondée dans la réalité et présente un caractère symbolique. Elle veut nous permettre de mieux cerner la figure spirituelle de Jésus et par conséquent mieux nous comprendre nous mêmes. Dimanche dernier, nous étions avec Jésus dans le désert, et nous savons l’importance du désert dans l’histoire du peuple hébreu : il ne serait pas lui-même s’il n’avait pas séjourné 40 ans dans le désert du Sinaï, à la recherche de la terre de la promesse et, après l’installation en terre de Canaan, les prophètes, par ex. Osée 2, 11 n’hésitent pas à faire dire à Dieu, devant l’infidélité croissante du peuple, comme celle de l’épouse du prophète, « Je vais la séduire, je la conduirai au désert, et là, je regagnerai sa confiance. »

Le désert des Tentations de Jésus, c’est à la fois le désert de Judée (il existe un mont de la Tentation dans la région de Jéricho, dans le sud du pays) et un lieu symbolique, celui du combat que nous avons à livrer pour nous rendre attentifs aux messages divins et par conséquent avancer sur le chemin de la conversion, afin de pouvoir dire avec St Paul, « ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal. 2, 20.)

Il en va un peu de même avec le récit de la Transfiguration qui marque le 2ème dimanche de Carême. Du point de vue géographique, le chapitre 9 de l’évangile selon St Luc se situe en Galilée. Luc y a placé, entre autres, une interrogation d’Hérode sur l’identité de Jésus, la multiplication des pains ainsi que la confession de foi de Pierre et précisé quelques-unes des conditions indispensables pour suivre Jésus en toute vérité. Ces événements se déroulent dans les environs du lac de Tibériade. L’épisode dit de la Transfiguration, pour reprendre le terme qui figure dans l’évangile de St Matthieu et celui de St Marc, mais pas chez St Luc (qui parlera de la gloire de Jésus au v. 32) est localisé de manière très vague par le texte : « Jésus...monta sur la montagne pour prier. » Le texte dit bien « la » montagne, alors qu’il n’en a pas été question précédemment. Cette mention invite à donner tout son sens symbolique à cette hauteur, c’est un lieu éminent de rencontre avec Dieu et de révélation. Toute montagne, d’une certaine manière, évoque et reproduit l’archétype que constitue le Sinaï, montagne primordiale où Dieu a révélé sa volonté à Moïse. On remarquera par ailleurs, et c’est encore une particularité de St Luc, que celui-ci n’a pas situé la confession de Pierre sur la montagne à Césarée de Philippe, mais de manière vague, « à l’écart pour prier » (9, 18) En revanche, Luc est seul à mentionner le contexte de prière dans les deux cas. Ce n’est qu’au 4èmesiècle de notre ère que, sous l’impulsion de St Cyrille de Jérusalem, la Transfiguration a été localisée sur le mont Tabor où les pèlerins la commémorent encore aujourd’hui.

Cette scène va permettre à la fois de donner une réponse à la question inquiète d’Hérode et d’éclairer (c’est cas de le dire !) le paradoxe du commentaire de Jésus après la confession de foi de Pierre. C’est une étape sur le chemin de la révélation qui sera complète après la mort et la résurrection. D’ailleurs, Luc va bientôt nous apprendre que Jésus se prépare à   « prendre résolument la route de Jérusalem » (9, 51.) J’y reviendrai.

Sur cette montagne, Jésus ne monte pas seul. Il est accompagné de « Pierre, Jean et Jacques », les trois disciples qui ont été témoins du retour à la vie de la fille de Jaïre (8, 51). On les retrouvera nommés ensemble à Gethsémani, mais Luc, contrairement à Matthieu et Marc, nomme Jean avant Jacques , vraisemblablement en raison de la place particulière qu’il donne à Jean dans les Actes des Apôtres, le deuxième volet de son œuvre.

C’est durant sa prière que l’aspect du visage de Jésus devient autre, et que son vêtement revêt une blancheur éclatante ; comme je l’ai dit, à la différence des deux autres synoptiques, Luc n’emploie pas le terme de « métamorphose », traduit par « transfiguration », qui lui paraît peut-être teinté de paganisme (songeons aux « Métamorphoses » du poète latin Ovide, qui évoquent les subterfuges des dieux venant partager la vie des humains sur la terre) ; il s’agit de toute façon d’exprimer en langage humain un phénomène que l’on ne peut pas cerner complètement. Certains courants contemporains, dans le judaïsme, ont des manières analogues de s’exprimer, par ex. l’apocalypse syriaque de Baruch, un apocryphe de la fin du 1er siècle de notre ère : « La splendeur des justes sera rendue glorieuse lors des transformations : l’aspect de leur visage se changer en une beauté lumineuse afin qu’ils puissent obtenir le monde nouveau qui ne meurt pas ...Ils ressembleront aux anges, ils seront comparables aux étoiles. Ils emprunteront tous les aspects à leur gré, passant de la beauté à la splendeur, de la lumière à l’éclat de la gloire. » (Cité par Hugues Cousin, l’évangile de Luc, Paris, 1993, p.137.) Être revêtu de gloire, c’est participer à la splendeur du Dieu vivant (pensons aux théophanies de l’Ancien Testament) ; quant au vêtement blanc éclatant, littéralement « fulgurant », il veut signifier, lui aussi, que Jésus appartient bien à la sphère céleste. Jésus est comme revêtu, par anticipation et de façon passagère, de la gloire pascale dont il héritera comme ressuscité. Mais Luc pense aussi, probablement, que cette gloire habitait déjà Jésus avant Pâques et que sous l’effet de la prière, c’est-à-dire de son union avec son Père, Jésus ne peut l’empêcher de rayonner de son corps.

La participation de Jésus à la sphère céleste est manifestée également par la présence de Moïse et d’Élie. Ces deux figures prophétiques représentent la Loi et les Prophètes, comme il sera dit en 24, 26-27 pour exprimer que toute l’Écriture rend témoignage au Christ et annoncent « qu’il doit souffrir pour entrer dans sa gloire », tout en soulignant le rôle central de Jérusalem dans le plan divin du salut. Cette mention sera reprise en 9, 51, comme signalé plus haut. Jésus sait ce qui se passer, il l’a dévoilé aux disciples en 9, 22, mais les témoins bibliques sont les garants de l’authenticité de cette annonce. Ces deux grands personnages ont eu jadis le privilège de contempler la gloire du Seigneur au mont Sinaï et ils sont maintenant admis à contempler la gloire du Dieu fait homme, signe que le Christ sauve aussi les saints des siècles précédents, pourvu qu’ils aient cherché la gloire de Dieu. La conversation entre Jésus, Moïse et Élie, quant à elle, elle assimile le mystère pascal à un nouvel exode ; pendant l’Exode, la nuée a guidé les Hébreux vers la Terre Promise. Au cours de l’exode du Christ, la nuée indique le chemin vers la véritable terre promise, le Ciel (Luc 24, 50.) Pendant ce temps, «  Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil », ils n’entrent pas totalement dans la révélation scripturaire du mystère de la Passion. Il leur faudra attendre que, comme pour les disciples sur la route d’Emmaüs, le Christ « ouvre leur esprit à l’intelligence des Écritures. » Ils voient bien la gloire » (v.31), mais ils ne comprennent pas encore que c’est la souffrance qui permet d’y entrer. Ils sont encore loin de comprendre l’accomplissement des Écritures.

Et lorsque le départ de Moïse et d’Élie laisse présager la fin de la vision, Pierre, en son nom et au nom de ses deux compagnons, cherche à prolonger ce moment privilégié en proposant de construire des tentes, caractéristiques de la fête du même nom, détail qui a incité certains commentateurs à placer l’expérience de la Transfiguration à l’automne, au moment de la fête juive. Ce qui est certain, c’est qu’avec son caractère messianique, cette fête est un temps de joie, comme une anticipation de la fin de l’histoire. Mais lorsque Pierre souhaite que cette Épiphanie perdure, « il ne sait pas ce qu’il dit », car l’histoire, loin d’être achevée, est en marche. La perspective du long cheminement vers la Passion n’est pas encore entrée dans son esprit !

La nuée qui survient alors et les enveloppe signifie la présence de Dieu et annonce la théophanie, c’est-à-dire la manifestation de Dieu qui va suivre. Elle explique la crainte sacrée qui s’empare des disciples. Contrairement à la théophanie baptismale où la voix divine s’adressait à Jésus seul (3, 22) ce sont les trois disciples qui ont la révélation que Jésus est le fils préexistant, celui que Dieu a choisi, et sur qui déjà, au moment de sa conception, a reposé « l’ombre de la puissance du Très-Haut » (1, 35.) la voix divine fait référence à Israël, serviteur élu de Dieu (Is. 42, 1) et au prophète semblable à Moïse (Dt 18, 15.) Pour appartenir au peuple sauvé par Dieu, c’est désormais Jésus qu’il faut écouter car il parle avec une autorité plus grande que celle de Moïse et d’Élie (cf la citation de Dt 18 dans le discours de Pierre en Actes 3, 23. ) Au moment même où il présente Jésus comme le Fils par excellence, Luc rappelle également sa dimension prophétique. Dans les versets précédents, Luc avait d’ailleurs employé les titres de « Christ de Dieu » et de « Fils de l’homme. » Pour construire la figure spirituelle de Jésus, ce qui était notre finalité au départ, il ne fait laisser de côté aucun de ses titres.

Jésus, d’ailleurs, quand la voix retentit, se retrouve seul. C’est bien vers lui que nos regards doivent se tourner, afin de devenir capables, le moment venu, de divulguer la gloire divine qui a rayonné de lui. Mais n’allons pas plus vite que les Apôtres qui ont dû attendre la venue de l’Esprit pour en saisir tout le poids. Continuons notre marche de Carême, sans brûler les étapes qui vont nous être proposées chaque dimanche à venir.

                                                                                  Pierre Chollet